Sociologie de la pop-culture: 3 Films qui traitent de discrimination raciale

Discrimination raciale - Loving 2

Si l’on parle de sociologie de la pop-culture, c’est notamment car la création artistique s’attache à décrire de manière plus ou moins figurative les phénomènes de notre culture. La discrimination raciale fait malheureusement partie de ces phénomènes et se retrouve décrit dans de nombreuses œuvres qui questionnent notre rapport à l’altérité et nous rappelle que certains droits ont été acquis après de luttes âpres et historiques.

Ainsi, Loving, qui sortira le 15 février prochain, fait partie de ces films historiques qui retracent un événement spécifique de la ségrégation raciale institutionnalisée qui avait lieu aux Etats-Unis. Mildred et Richard s’aiment et désirent se marier. Seulement, il est blanc et elle est noire dans une Amérique des années cinquante où la discrimination raciale est profondément ancrée. Les mariages mixtes sont interdits par la loi de l’Etat de Virginie. Malgré leur emprisonnement, le couple Loving décide de se battre pour faire valoir leurs droits.

Discrimination raciale - Loving
Joel Edgerton et Ruth Negga incarnent le couple Loving à l’écran

Loving est cependant loin d’être le seul film à évoquer cette période des Etats-Unis.

La couleur des sentiments, 2011

 

Discrimination raciale - La couleur des sentiments
La couleur des sentiments est tiré du livre du même nom

Sorti en 2011, La couleur des sentiments est un film qui avait connu un grand succès auprès du public. Skeeter est une jeune journaliste qui cherche à obtenir de l’expérience. Dans les années 60, ce n’est pas tâche facile quand on est une femme. De plus en plus révoltée en voyant le traitement infligé aux bonnes noires qui travaillent pour les riches familles blanches, elle se lance de la rédaction d’un livre pour dénoncer la situation de ces femmes qui consacrent leur vie à leur employeur en étant pourtant dénuées de considération.

Le film nous entraîne dans le quotidien intimiste d’une petite ville du sud des Etats-Unis, Jackson. Les femmes blanches engagent des femmes noires pour s’occuper de leurs enfants et de leur maison. Ces riches blanches sont, comme la majorité dans les années 60, des femmes au foyer riches qui organisent des bals de charité ou jouent au bridge. Nous avons affaire à un monde de femmes, le monde du foyer et de l’intime. Les maris sont absents, figures de pouvoir évanescentes mais toute-puissantes malgré tout.

Dans les années 60, la femme est déjà en soi une minorité. Éternelles mineures disposant de moins de droits que son mari, la plupart des femmes de la couleur des sentiments sont déprimées, voire dépressives.  Elles s’ennuient et sont méprisées par leurs maris qui les délaissent. En un sens, ce manque de sens dans leur existence semble renforcer la violence sourde qu’elles entretiennent à l’égard de leurs domestiques. Car les femmes noires subissent la double-discrimination et la société leur donne encore moins de considération. Dans l’intimité des vastes demeures des riches blancs, la discrimination raciale prend les teintes d’une violente étouffée et extrêmes. Elles ne sont même pas considérées comme des êtres humains. Rabaissées, condamnées à ne pas utiliser les mêmes toilettes et accusées de propager des maladies.

Même si le Mississippi est désigné comme l’état réservant le pire sort aux noirs à l’époque, le film exhale une grande humanité. Celui-ci permet également de voir les mécaniques de domination sociale, notamment par le biais de la Mean Girl du coin, la maléfique Hilly Holbrook. Nous apprenons notamment que l’une des bonnes a été cédée à la fille de son ancienne employée par le biais d’un testament, comme s’il avait s’agit d’une propriété, d’un objet, alors même que l’esclavage est interdit depuis plus d’un siècle. C’est dans ces petites choses que pourrit le racisme, qui s’insinue dans le quotidien jusqu’à ce qui est horrible semble normal, jusqu’à ce que le mal soit une affreuse banalité. 

 

Devine qui vient dîner, 1967

 

Discrimination raciale - Devine qui vient dîner
Joey et John, nos tourtereaux

Devine qui vient dîner… est un film pour le moins en avance sur son temps. Sorti en pleine ségrégation, Joey Drayton est une jeune fille de bonne famille issue d’un milieu aisé et cultivé. Elle rentre cependant chez sa famille pour leur présenter son fiancé, John Prentice. Médecin très doué, gentleman, ce dernier a tout du gendre idéal selon les critères de l’époque avec un seul petit souci : il est noir.

La famille de Joey aime s’affirmer comme composée d’intellectuels libéraux très ouverts d’esprit. Ils ont ainsi répété à loisir à leur fille unique qu’il n’y avait nulle différence entre un blanc et un noir. Pourtant, l’arrivée de John Prentice va remettre en question leurs valeurs et leurs croyances. Le père de Johanna doute particulièrement du mariage durant la majeure partie du film. Mais c’est surtout la réaction des autres qu’il redoute, les intolérants, la dizaine d’Etat où en 67 les mariages mixtes sont interdits. Lorsque nous voyons que même de nos jours, des couples mixtes ont le droit à des remarques nauséabondes, nous ne pouvons qu’imaginer la haine dont notre jeune couple aura été la cible.

La réaction de Tillie, la bonne noire de la famille, est également sans équivoque. Elle sera de loin celle qui aura la réaction la plus véhémente. A elle seule, elle parvient à illustrer le caractère insidieux de la violence symbolique, notamment au travers de cette réplique : “je n’aime pas voir un membre de ma race se prendre pour ce qu’il n’est pas“. Comme nous l’avons vu dans de précédents articles, la violence symbolique a la spécificité que les dominés ont intériorisés les clichés, les préjugés induits par la classe dominante. Tillie n’apprécie donc pas qu’un homme noir se soit élevé au-dessus de sa condition, car il est pour elle inconcevable qu’il soit aussi bien placé qu’un homme blanc.

Devine qui vient dîner… offre une vision pleine d’intérêt dans un premier temps, mais sa simple existence marque le déclin de la ségrégation.

 

Mississippi Burning, 1988

 

Discrimination raciale - Mississippi Burning
La religion est un sous-texte régulier du film

Il est difficile de lancer un sujet sur les films sur la discrimination raciale aux Etat-Unis sans évoquer Mississippi Burning. Oeuvre d’une grande violence, ce classique n’épargnera rien sur les horreurs commises. Trois militants des droits civiques disparaissent sur une route du Mississippi, l’Etat, je le rappelle, qui est réputé pour sa violence raciale particulièrement accrue. Deux agents sont envoyés pour enquêter sur la disparition des militants. Le FBI va se heurter à la mentalité locale et leur enquête va plonger l’Etat dans un déluge de violence et de feu.

L’histoire se concentre sur les deux agents aux méthodes bien différentes, jouant efficacement sur l’archétype des deux flics qui ont du mal à cohabiter. le premier, joué par un tout jeune Willem Dafoe, aime faire les choses selon les règles du FBI, ce qui donne peu de résultats face à cette ville nécrosée par le KKK et où la population locale se montre particulièrement réfractaire à la présence des fédéraux. Le second, joué par le grandiose Gene Hackman, préfère des méthodes plus atypiques en jouant notamment sur sa connaissance des petites villes du Sud des Etats-Unis.

Au-delà de la violence profonde du film, ce dernier illustre l’embrigadement de la population autour d’une pensée unique. Une scène est particulièrement touchante et révélatrice : la femme du shérif-adjoint se confie à l’un des enquêteurs du FBI. Elle dira notamment que très jeune à l’école, on lui avait appris que la ségrégation était inscrite dans la bible. Cette instrumentalisation de la religion au service d’une pensée destructrice, haineuse et mortifère ne nous est malheureusement pas étrangère. Mais la jeune femme ne s’arrête pas là. Qu’alors petite fille, elle avait grandi avec cette idée : “on accepte cette haine, on vit avec, on respire avec, on se marie avec“. Nous en revenons ainsi à la banalité du mal, devenu d’une normalité tellement forte qu’il devient impossible de réfléchir en dehors des sentiers battus. Faire de l’autre un étranger, le priver de son humanité, est le moyen le plus sûr de l’ostraciser.

Mississippi Burning est également une fenêtre sur les petites villes du sud des Etats-Unis. Les Sudistes et leur haine des Etats du nord, leur envie de préserver leurs valeurs, leur mode de vie. Comme si leur opposition face aux droits civiques et à l’égalité était en partie une question de principe face à ce qu’ils considèrent comme de l’ingérence de la part des étrangers. Ce film est donc une expérience unique, une plongée vertigineuse dans l’Amérique profonde et dans les penchants les plus obscurs de l’humain.

 

Chaque film offre donc une vision différente sur la ségrégation et la discrimination raciale dans les années 60, comme si l’on regardait la même scène sous un angle différent. La pop-culture permet de garder en mémoire les événements traumatisants qui ont fait notre histoire. La sociologie nous permet de voir et caractériser les signes de ces événements traumatisants pour mieux les cerner et les prévenir.

2 commentaires sur “Sociologie de la pop-culture: 3 Films qui traitent de discrimination raciale

  1. Dernierement j’ai vu aussi le film les figures de l’ombre j’ai beaucoup aimé! Au sujet de devine qui vient diner, je pense qu’il y a aussi une sorte de racisme de la bonne : les noirs n’aiment pas non plus voir leurs enfants epouser des blancs. Je vis aux USA et cette séparation existe encore. On voit certes plus de couples mixtes mais les communautés restent entre elles, que ce soient des noirs, des blancs, des asiatiques. Alors qu’on venait d’arriver aux USA, mon mari (blanc) est parti se faire coiffer chez le premier coiffeur qu’il a trouvé : c’était des noirs et ils n’ont pas voulu le coiffer. S’il n’etait pas conscient de la separation des races avant, il l’est vite devenu. Le racisme ce n’est pas seulement la haine de l’autre, ca peut aussi venir parce qu’on se fait rejeter par l’aute, comme dans son cas…

    1. En effet, le comportement de la bonne est loin d’être anecdotique semble-t-il. Dans Django Unchained, on a un autre exemple de serviteur ayant assimilé la pensée raciste : Stephen, le serviteur de Candie. Il est vrai aussi que la séparation noirs/blancs est toujours très accentuée aux Etats-Unis, un ami métis faisant ses études là-bas m’avait dit qu’on lui demandait souvent s’il était noir ou blanc, comme s’il devait choisir un camp (ce qui l’avait surpris parce que c’est moins le cas en France). Dans Orange in the Black, la prison est séparée en différents secteurs suivant l’origine des prisonières, latinas, blanches, asiatiques, noires… Comme si l’univers pénitencier imitait les séparations sociales de la réalité. Ce serait un sujet intéressant à traiter 🙂 Mais n’étant jamais allée aux Etats-Unis je doute être la plus légitime à le faire.

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