Toujours aussi attirée par les romans de SF de jeune autrice française, j’avais hâte de découvrir l’intrusion de Marguerite Imbert dans le post-apocalyptique. La jeune autrice nous propose Les flibustiers de la mer chimique, une incursion pop et irrévérencieuse en un monde où une humanité clairsemée tente de survivre en grappes de clans épars. Merci à Albin Michel Imaginaire pour l’envoi ! Qu’ai-je pensé de cette œuvre ?

Synopsis de Les flibustiers de la mer chimique

Une folle odyssée sous des cieux aveuglants, sur des mers acides qui empruntent leurs couleurs à une délicieuse poignée de bonbons chimiques.
Tout commence par un naufrage. Ismaël, naturaliste de Rome, agonise sur un radeau de fortune quand il est repêché par le Player Killer, un sous-marin capable de naviguer dans les courants acides. Maintenant prisonnier des flibustiers de la mer chimique et de leur excentrique capitaine, Ismaël se demande comment réussir sa mission. Sur la terre ferme, la solitude n’a pas réussi à la graffeuse Alba – omnisciente ou presque. Bien qu’elle ait tendance à confondre les dates et les noms, elle est choisie pour incarner la mémoire des survivants. Dans une Rome assiégée par les flots toxiques de la Méditerranée, la jeune femme va apprendre à ses dépens que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire.Et si, séparés par des milliers de kilomètres, ignorant tout l’un de l’autre, Ismaël et Alba cherchaient à percer la même énigme ?

Un roman accrocheur et déjanté

Un monde composite en quête de connaissances

Les flibustiers de la mer chimiques fait partie de ses romans qui mêlent avec brio des éléments composites. L’autrice parvient à mettre en forme une histoire cohérente et rythmée, jouant avec plusieurs éléments de SFFF. Nous sommes dans un monde post-apocalyptique dans lequel peu d’humains survivent. Dans des communautés claniques, le chaos des années qui succèdent à la catastrophe commence à laisser place à des structures plus ou moins stables après des guerres et des conflits multiples. Mais l’équilibre est fragile, car les chefs de guerre sont aux abois. Rome, qui est devenue une grande puissance peuplée de gens qui vénèrent le transhumanisme, a ses propres plans. Quant aux mers, elles sont tellement acides que animaux marins ont muté en de redoutables créatures pour survivre. Il n’y a guère que quelques navires et un sous-marin, le Player Killer, pour braver les dangers.

Comme dans toute humanité balayée d’un revers de la main, la connaissance est une denrée rare. Personne ne souvient vraiment de ce qui a quasiment effacé la race humaine. Un ancien clan, presque disparu, appelé les graffeurs, a emmagasiné beaucoup de sciences passées mais n’était guère partageur. L’humanité est donc revenue à une forme d’enfance, un canevas vierge qui ignore tout de sa construction. La connaissance est soit détruite, car Rome est friande d’autodafés, doit parcellaire, car Alba mêle souvent le mythique, la fiction, avec le réel. Dans ce cadre, on se pose la question de la construction de l’histoire et la place de la transmission. Ici, c’est utilisé comme un ressort comique efficace. Mais cela nous montre aussi à quel point notre présent pourra paraître futile ou bizarre aux yeux de nos descendants, et à quelle point la mémoire est fragile.

Couleur bonbon chimique, comme les mers

Marguerite Imbert propose un roman qui diffère des post-apos par son ton délirant. Elle a construit une galerie de personnages aussi variés que barrés. Jonathan, le capitaine du Player Killer, est un ado stratège fan de musique qui ne semble pas connaître de limites. Il met en place des règles aussi strictes qu’étranges sur le PK. En opposition, Ismaël, l’un des narrateurs, est un quinquagénaire posé, naturaliste, qui se retrouve tant bien que mal à survivre dans un univers foutraque. Le contraste est amusant à suivre, car on ne manque pas de joutes verbales délicieusement écrites. C’est aussi le cas avec Alba, un autre personnages haut en couleurs. Elle semble toujours près de basculer dans la folie. J’ai beaucoup accroché avec elle, son oscillement constant entre fragilité et arrogance, comme une gamine perdue qui tente de se raccrocher à sa propre intelligence pour survivre.

Le tout est porté par une écriture très fluide. L’autrice a une plume âcre qui permet de bien équilibrer humour et passages plus durs. Car si je parle beaucoup des aspects délurés des personnages, le contraste avec l’univers est criant. La légèreté est une façade et une stratégie de survie face à un monde qui se délite. Le roman ne manque pas de scène cruelles, entre torture et dangers du choix de devenir transhumain. Les mers sont évidemment impraticables, sauf pour quelques bateaux et sous-marins bien protégés. Des animaux se ont muté pour survivre à l’environnement dangereux, dans les mers comme sur terre. L’humain n’est plus le dominant mais la proie. Même si j’ai trouvé des passages un peu lents en milieu de roman, le rythme est bien tenu, avec beaucoup de révélations bien pensées sur la fin.

Les flibustier de la mer chimique est un bon cru de la SR francophone

Acide, surprenant et déjanté, le roman nous emmène dans son univers barré avec un grand sens de la formule. Entre personnages foutraques et monde qui se délite, l’autrice construit une humanité cynique qui se raccroche à ce qu’elle peut pour survivre. Les personnages sont profondément nihilistes et plongent dans la dérision : dialogues enlevés, références pop hallucinantes et comportements imprévisibles sont habituels chez Alba et Jonathan. Ismaël est plus le témoin du mode de vie foutraque du sous-marin le Player Killer. Ce qui est intéressant, c’est que chacun a un rapport différent à la connaissance et à la mémoire, qui est l’une des thématiques phares du livre. Parfois honnie, parfois sacralisée, elle est au cœur de l’action : qu’est-il arrivé à la terre ? Les humains vont-ils s’en sortir ? Le ton irrévérencieux mêlé d’amertume en fait une lecture détonante dans le paysage de la SF francophone.

Note : 17/20

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Catégories : Chroniques

1 commentaire

zoelucaccini · 27 novembre 2022 à 16 h 12 min

Oh, c’est une fort belle lecture que tu as faite ! Je vais le lire bientôt, il est dans les 25 sélectionnés du PLIB, donc je ne vais pas tarder à m’y plonger, d’autant que ton retour rejoint la longue liste d’avis positifs sur ce roman.

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