C’est le premier roman de Robert Merle que je lis ! Les hommes protégés fait partie de mon projet de lecture de dystopies à discours féministes. Dans ce monde, les hommes ont été décimés par un virus mortel qui ne touche que les hommes. Quels changements cela implique-t-il ?

Synopsis de Les hommes protégés

À la suite d’une épidémie d’encéphalite qui ne trappe que les hommes, les femmes les remplacent dans leurs rôles sociaux, et c’est une Présidente, Sarah Bedford, féministe dure, qui s’installe à la Maison-Blanche. Le Dr. Martinelli, qui recherche un vaccin contre l’encéphalite, est enfermé avec d’autres savants à Blueville, dans une « zone protégée » qui les tient à l’abri de l’épidémie mais dans un climat de brimades, d’humiliations et d’angoisse. Martinelli acquiert vite la conviction que son vaccin ne sera pas utilisé, du moins sous l’Administration Bedford. C’est paradoxalement chez les femmes qu’il trouvera ses alliées les plus sûres.

Les hommes deviennent une espèce protégée

Un nouveau rapport de force dans la société

Les hommes tombent comme des mouches ! Impossible d’endiguer la maladie qui finit par décimer les hommes. Un nouveau système se met en place, avec les femmes à leur tête. Le protagoniste vit dans une zone protégée. En tant qu’éminent scientifique, il travaille sur un vaccin pour l’encéphalite 16. Surveillé de près, il n’a pas le droit de sortir pour éviter (officiellement) d’attraper la maladie. Mais les quelques hommes se sentent rapidement étouffés, et traités comme des prisonniers dans des conditions contrationnaires. En réalité, ils s’aperçoivent que sous la houlette de Sarah Bedford, ils sont devenus la lie de la société. La maladie se developpant lors de la spermatogénèse, certains hommes sont volontairement stérilisé pour rester vivants. Appelés les A, ils forment une caste intermédiaire plus respectée que les hommes entiers. Les nouvelles arrivant dans le camp scientifique sont peu nombreuses, la censure est courante, le nouveau semble tomber de plus en plus dans la dictature anti-hommes. Bedford construit une société profondément inégalitaire aux fondements anti-hommes. Et j’avais un peur de tomber sur une vision réductrice du féminisme.

Mais Robert Merle propose une vision qui ne manque pas d’intérêt de cette nouvelle société. Il faut prendre en compte que la société pré-encaphalite était fortement misogyne, ce qui apparaît dès les premières pages du récit. Le retour de bâton de la part d’un féminisme punitif peut sembler plus attendu dans ce contexte, on pourrait se rapprocher d’un discours de type : « Regardez, les femmes ne feraient pas mieux à des postes de pouvoir ». Mais ce n’est pas tout à fait le cas : de nombreuses femmes sont en désaccord avec la politique de Sarah Bedford (qui est, bien évidemment, une lesbienne car sinon pourquoi détesterait-elle les hommes ?), ce qui vient apporter un certain équilibre. En réalité, le roman en dit plus sur l’époque à laquelle il a été écrit, les années 70, soit en pleine seconde vague féministe. Ainsi, les femmes avaient le droit de travailler sans l’accord de leur mari depuis assez peu de temps. Dès lors, il y a des moments où Robert Merle imagine les changements dus à la disparition des hommes (les femmes sont moins ponctuelles et plus souvent absentes ques les hommes, ce qui est un peu étrange). On sent que Robert Merle était, dans la façon dont il dépeint les agissements de son personnage, aligné avec les propos féministes de son époque.

Male-aise gaze

Mais Robert Merle a beau semblé féministe, il reste un homme. Ralph Martinelli considère toutes les femmes qu’il croise au prisme de leurs qualités esthétiques. Cet état de fait apparaît comme une caractéristique naturelle des hommes. Les A perdent en vigueur une fois qu’ils sont châtrés, car il considère que l’énergie sexuelle est le véritable moteur des hommes. Ainsi, les Hommes Protégés commentent la beauté des miliciennes, Martinelli a trois ou quatre prétendantes (les hommes sont peu nombreux après tout). Ses réflexions viennent parfois ralentir l’action, car il est parfois plus occupé à mater les nanas qu’à agir concrètement. Ce que j’ai trouvé ambigü, c’est ce sous-texte qui semblait dire que la réification des femmes était inévitable, même j’ai des hommes à la sensibilité féministe. Ceci dit, le roman ne manque pas de femmes d’action ou de scientifiques, ce qui vient une fois de plus équilibrer le côté gênant du male gaze constant de Martinelli. Les femmes qui le cotoient le remarquent et le houspillent sur le sujet, ce qui est assez drôle. Si dans le monde d’avant la maladie, c’était de bon ton, il semblerait que le prisme ait changé. Avec ce dernier aspect, cela montre à quel point il est difficile de se sortir d’une éducation et d’habitudes longuement ancrées.

Un autre point où on sent l’écriture d’un homme, c’est l’absence totale de question de possession du corps et de la natalité dans une grande portion du roman. Il ne fait jamais mention d’avortement, question politique pourtant clé dans le féminisme de l’époque. On pourrait se dire qu’avec la diminution du nombre d’hommes, ce n’est pas vraiment une question, mais la politique de la natalité dans un monde qui perd la moitié de l’humanité a toute sa place. Oui, on parle de conserver le sperme des hommes entiers pour féconder des femmes, voire de parthénogénèse de cellules de femmes à faire porter par d’autres (des femmes noires évidemment, mais l’auteur ne pousse pas très loin son discours intersectionnel). En tout, il semblait logique que le gouvernement féminin en place ait une opinion sur la question de l’avortement, même contre pour éviter la disparition des humains. Mais c’était sans doute beaucoup demander pour les années 70, et le roman se montre déjà très avancé en ne faisant qu’effeleurer ces questionnements. La fin est cependant douce-amère, notamment pour les hommes, posant la question de savoir si l’équité peut réellement être atteinte.

Les hommes protégés : entre regard masculin et critique sociale clairvoyante

J’avais commencé ma lecture avec une certaine méfiance. Le style de Robert Merle est impeccable, très fluide et accrocheur. Il nous fait entrer dans un univers qui voir le rapport de force entre hommes et femmes bouleversés : on passe assez rapidement d’une société misogyne à un gourvenement de féministes dures qui tournent à la discrimination des hommes. On suit le point de vue d’un homme protégé, un scientifique, qui a une vue partielle des événements car Martinelli évolue dans un environnement sauf à première vue mais de plus en plus contrationnaire. Pourtant, le discours n’est pas antiféministe en tant que tel, mais se positionne contre les extrêmes : les meilleurs alliés de Martinelli sont des femmes, l’univers compte beaucoup de femmes d’action ou des scientifiques intelligentes. Cependant, le male gaze constant de Ralph Martinelli peut se révéler trop envahissant, ralentissant l’action. De même, l’auteur aborde des sujets très modernes pour les années 70, mais certains points restent superficiels. Sinon, j’ai beaucoup apprécié cette lecture malgré quelques longueurs.

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Catégories : Chroniques

1 commentaire

tampopo24 · 11 février 2026 à 20 h 04 min

J’ai l’impression d’un certain numéro d’équilibriste sur ce texte que je suis surprise de découvrir sous la plume d’un Robert Merle que je ne connaissais que pour ses textes historiques. Je suis intriguée.

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