Ah ! Gagner La guerre ! J’entendais parler de ce roman de Jean-Philippe Jaworski depuis plusieurs années. Décrit comme le Graal de la crapule fantasy française, j’ai profité d’une vente de SFFF avec de grosses réductions pour me procurer ce gros pavé qui frôle les 1000 pages en version poche. Ai-je apprécié mon voyage auprès de Don Benvenuto ?

Vu sa longueur, vous comprendrez que je le note pour le challenge Pavévasion de Sur mes Brizées ?

Synopsis de Gagner la Guerre

Au bout de dix heures de combat, quand j’ai vu la flotte du Chah flamber d’un bout à l’autre de l’horizon, je me suis dit : “Benvenuto, mon fagot, t’as encore tiré tes os d’un rude merdier.”

Sous le commandement de mon patron, le podestat Leonide Ducatore, les galères de la République de Ciudalia venaient d’écraser les escadres du Sublime Souverain de Ressine. La victoire était arrachée, et je croyais que le gros de la tourmente était passé. Je me gourais sévère. Gagner une guerre, c’est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d’orgueil et d’ambition, le coup de grâce infligé à l’ennemi n’est qu’un amuse-gueule. C’est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l’art militaire.

Désormais, pour rafler le pactole, c’est au sein de la famille qu’on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c’est plutôt mon rayon…

Solide et bien construit

Une écriture ciselée

Les premières pages nous plongent directement dans le grand bain. Le roman commence in medias res en pleine guerre maritime, avec un Benvenuto qui vomit ses tripes. Nous sommes à la première personne, nous suivons donc les pensées de cet homme de main à la solde du puissant Podestat de la Cité de Ciudalia. L’écriture est donc très recherchée, avec des tournures très spécifiques qui construisent un personnage avec beaucoup de gouaille. Le style est très reconnaissable, avec beaucoup d’accumulations de et démonstrations de vocabulaire, de métaphores… C’est souvent fleuri et terre-à-terre, avec quelques passages lyriques.

L’écriture a failli être un frein honnêtement. J’ai du mal avec ces romans qui tentent de construire un style si particulier qu’ils en deviennent parfois affectés, exagérés, surjoués. Mais l’auteur finit par trouver un bon équilibre après 30 ou 40 pages, le temps de poser un peu son intrigue, et l’ensemble du roman se déroule de manière assez fluide le reste du roman, qui dévoile une bonne maîtrise de la langue française, qui sert à exprimer les subtilités d’un univers qui joue sur les complots.

Un univers riche

Évidemment le roman est très dense : il y a beaucoup de personnages qui se croisent aux relations qui s’entrelacent. L’univers est très inspiré de la Renaissance Italienne pour Ciudalia et ses grandes familles. On a pu le voir, les noms sont évidemment très italiens, la ville est dirigée par un semblant de Sénat composé des familles les plus puissantes, les plus riches sont des mécènes d’artistes variés qu’ils instrumentalisent pour démontrer leur bon goût et leur puissance. L’ensemble du roman se fonde sur les relations complexes qui lient ces grandes familles au pouvoir. Il y a vraiment des complets et des trahisons qui coupent le sifflet, l’auteur ne nous épargne pas. Ce roman pourrait servir d’illustration au Prince de Machiavel. Il y a aussi un joli background au niveau historique qui est développé, ce qui en fait un roman assez dense mine de rien.

Outre cet aspect, l’auteur ajoute des éléments hétéroclites. Parfois cela fonctionne. La magie est par exemple exemple, ses bases de fonctionnement sont détaillées. Certains personnages ont des pouvoirs puissants, comme Sassanos, mais leurs interventions se font avec parcimonie, ce qui ne donne pas l’impression que cela prend le pas sur la dynamique du roman. D’autres comme les elfes m’apparaissent plus comme des ajouts dispensables tant ils sont accessoires et peu abordés. Etait-ce une volonté de faire de ce roman quelque chose de plus “fantasy” ? Difficile à dire mais il aurait été préférable de se passer d’un élément aussi cliché.

Des personnages hauts en couleur

L’auteur construit toute une galerie de caractères retors et manipulateurs, du traîne-misère au grand seigneur. L’histoire n’est pas manichéenne, l’ensemble des personnage présente un dégradé de gris et il est parfois difficile de savoir les intentions réelles derrière gestes et paroles. Notre (anti) héros est une réussite. Benvenuto est un bel enfoiré qui n’a aucune morale, mais sa gouaille le rend étonnamment sympathique au milieu des horreurs qu’il peut commettre. J’ai également beaucoup apprécié le Ducatore, le patron de Benvenuto, génie politique qui avance masqué. Notre fieffé homme de main croisera beaucoup de pendards pendant son épopée, mais je vous laisse la surprise.

Mon regret a été un certain manque de présence féminine. Les quelques femmes sont assez peu présentes, alors que certaines avaient le potentiel d’avoir une vraie dimension dans le récit. Certes, la société est majoritairement patriarcale, mais elle aurait bénéficié de ne pas uniquement reposé sur des figures masculines.

Un rythme fluctuant

Le scénario est globalement rondement mené. Les évènements se suivent sans qu’on puisse reprendre son souffle : batailles, trahisons, guerres, manipulations, blessures, fuite… Benvenuto a de la ressource quand il s’agit de se tirer de situations épineuses. Le roman a quelque chose de Dumas dans son aspect cap et d’épées, avec beaucoup de duels, des règlements de compte, de missions secrètes. Notre personnage principal se promène pas mal pendant le roman, ce qui nous permet de voir du pays.

J’ai cependant trouver que ça retombait un peu au niveau de 700, 750 pages, avec un moment de flottement qui m’a un peu ennuyée. Ce moment de respiration m’a déconcertée à ce moment du récit. Heureusement, la fin du roman est une déferlante d’action et de révélations avec un climax particulièrement accrocheur. Les dernières pages sont littéralement impossibles à lâcher et dévoilent tout le talent de ce livre.

Un excellent roman, mais pas un coup de cœur

Non, pas de coup de cœur malgré la virtuosité du roman. La langue est ciselée et maîtrisée, le rythme haletant et les manigances politiques particulièrement bien amenées. Benvenuto est à la fois odieux et attachant. L’univers est vraiment bien approfondi et inspiré, malgré peu d’éléments très originaux. J’ai cependant constaté quelques défauts qui m’ont empêchés de le classer en coup de coeur : une baisse de rythme sur une certaine partie, des aspects de la fantasy qui étaient en trop et une forme de boursoufflure dans l’écriture au début du roman qui a failli provoquer un abandon. Mais si vous cherchez un roman fondateur de la crapule fantasy française, c’est du caviar.

Note : 17/20

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Catégories : Chroniques

2 commentaires

Brize · 28 avril 2020 à 10 h 46 min

Un roman repéré depuis un bout de temps, mais j’en crains les longueurs et autres baisses de rythme …

    La Geekosophe · 2 mai 2020 à 11 h 03 min

    Je n’ai pas l’impression que ça ait gêné tant de monde ! Mes exigences étaient très élevées, du coup j’ai augmenté le curseur de la critique

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