J’ai enfin lu Trop semblable à l’éclair d’Ada Palmer ! Ce roman utopique a été cité à de multiples reprises comme un futur classique de la SF. Il avait de quoi attirer mon attention, à tel point que l’ai acheté en VO bien avant sa sortie en France. Qu’en ai-je pensé ?

Synopsis de Trop semblable à l’éclair

Année 2454. Trois siècles après des évènements meurtriers ayant remodelé la société, les concepts d’État-nation et de religion organisée ont disparu. Dix milliards d’êtres humains se répartissent ainsi par affinités, au sein de sept Ruches aux ambitions distinctes. Paix, loisirs, prospérité et abondance définissent ce XXVe siècle radieux aux atours d’utopie. Qui repose toutefois sur un équilibre fragile. Et Mycroft Canner le sait mieux que personne…

Coupable de crimes atroces, condamné à une servitude perpétuelle mais confident des puissants, il lui faut enquêter sur le vol d’un document crucial : la liste des dix principaux influenceurs mondiaux, dont la publication annuelle ajuste les rapports de force entre les Ruches. Surtout, Mycroft protège un secret propre à tout ébranler : un garçonnet aux pouvoirs uniques, quasi divins. Or, dans un monde ayant banni l’idée même de Dieu, comment accepter la survenue d’un miracle ?

Globalement dense et original

Un univers unique qui repose sur des bases philosophiques solides

C’est sans doute une remarque qui revient assez souvent, mais Trop semblable à l’éclair est une utopie qui construit un monde véritablement original. Dans les années 2400, l’humanité a connu de profonds bouleversements, technologiques dans un premier temps, mais surtout sociaux. Ada Palmer a choisi de s’inspirer de la pensée des philosophes des Lumières pour inventer une société à la fois familière et unique en son genre. Dans sa structure dans un premier temps : finies les familles bâties autour des liens du sang. Les individus vivent dans des bash, des sortes de colocations où les membres sont choisis selon leurs intérêts.

Finies les nations, le monde est divisé en “Hives”, en Ruches, qui regroupent les personnes selon leurs affinités, intérêts culturels et philosophiques, et leur adaptation à certains systèmes politiques plutôt que d’autres, de la démocratie jusqu’à l’Empire au système de passation du pouvoir qui ne repose pas sur l’hérédité. Parfois c’est très curieux, puisque les cousins sont régis par un système de suggestion box, par une boîte à idées du coup, ce qui semble être tout droit sorti de l’esprit maniaque d’un Chief Happiness Officer trop zélé.

Des évolutions sociales et technologiques

En outre, le monde d’Ada Palmer s’explique à travers des avancées technologiques et techniques immenses. Dans un premier temps, les transports. Les voitures volantes autonomes existent et ont réduit la distance entre les hommes, littéralement et métaphoriquement, car c’est ce qui les a permis de construire des sociétés sans nations. Le transhumanisme apparaît par petites touches à travers différents éléments. Les hommes vivent bien plus longtemps grâce à des sortes de bains de rajeunissement, 70 ans est considéré comme le milieu de la vie. Il existe moults autres exemples, comme les set-set, des humains élevés pour devenir de véritables ordinateurs, et une Ruche entière se dédie au développement technologique.

L’autre côté de la pièce, c’est qu’il existe des tabous. Le premier est la religion. Suite à des guerres violentes ayant éclaté après la chute des nations. Il est ainsi interdit de parler de croyances en comité de plus de deux à trois personnes, ce qui a aboutit à l’apparition de sensayers, des sortes de conseillers spirituels. Un autre tabou est celui du genre, qui n’existe plus, ou du moins est dissimulé. Il n’y a guère que Mycroft qui s’amuse à appeler les autres personnages selon un pronom de son choix, plus lié à sa perception de ce qui est relié, ou non, aux idées reçues d’un sexe que de la réalité biologique. Les vêtements sont totalement agenres, le langage est en grande partie agenre également, ce qui apparaît assez coercitif envers les personnes cisgenres il faut l’admettre.

Trop semblable à l’éclair propose une histoire un peu molle

Nous arrivons à l’histoire à la troisième sous-partie, mais que se passe-t-il, Geekosophe ? Eh bien pas grand chose, malheureusement. Enfin pas grand chose, disons qu’on n’est pas beaucoup plus avancés sur les deux trames narratives principales : l’histoire d’un enfant de 13 ans, Bridger, qui semble être doté de pouvoirs divins dans un monde où la religion est interdite, et une autre qui même le vol de la liste des influenceurs mondiaux et des accidents de voitures autonomes volantes. Oui, c’est un peu confus dit comme ça. Le problème est que “Trop semblable à l’éclair” semble être plus une sorte d’essai qui expose un monde original qu’une véritable histoire.

L’autrice entrecoupera par exemple son récit de nombreuses références directes aux philosophes des Lumières, dans le fond comme dans la forme. Le roman est raconté à la première personne comme une suite de dialogues du point de vue de Mycroft, personnage trouble qui semble catalyser beaucoup de pouvoirs et d’attentions. C’est un procédé directement hérité de Diderot et de son Jacques le Fataliste. Le fondateur de l’Encyclopédie aura par ailleurs droit à quelques paragraphes sur sa vie, son œuvre, tout comme Voltaire et consort. Le problème est que ce choix ralentit l’intrigue dans un premier temps.

Dans un second temps, cela donne un texte un aspect un peu pompeux, voire pédant (ironique, huhu. Bon, c’est peut-être Mycroft qui fait son malin). Avouons-le, les personnes qui mangeaient de la philosophie des Lumières en étude de lettres tout comme ceux qui n’y connaissent rien n’ont pas spécialement envie d’entendre la vie de ces derniers, mais plutôt d’en voir une analyse à l’aune de cette société futuriste.

Entre coups d’éclat et invraisemblances

Pourtant, le récit ne manque pas de potentiel. J’ai tout d’abord bien apprécié cette graduation dans l’univers. Ce dernier nous est d’abord présenté comme un endroit idyllique qui a su trouver un équilibre parfait entre force du groupe et besoins individuels. Tout comme Mycroft qui, bien que Servant, donc reprisede justice, nous semble bien lisse et doux. Mais petit à petit, l’univers comme notre narrateur gagnent en profondeur et en noirceur. Mycroft nous révèle un passé trouble et un petit côté manipulateur. Le monde de Terra Ignota n’est pas si idyllique, avec ses petites politiques, les accointances entre les puissants et autres lieux troubles, comme le croisement déstabilisant d’un bordel et d’un couvent.

Ce dernier élément m’a par ailleurs sortie de l’histoire tant la scène du dialogue qui s’y déroule est surréaliste. Même si j’ai apprécié l’ironie de voir des gens discutailler politique et philosophie dans un milieu très sexuel alors que Mycroft nous a fait un topo sur Sade un peu avant. Autre élément que j’ai trouvé peu crédible, Mycroft travaille pour beaucoup de personnages très puissants au sein du récit. Il me semble étrange que son statut lui donne accès à de nombreuses informations confidentielles qu’il pourrait facilement monnayer ou utiliser à l’encontre d’autres personnes. D’autant plus qu’il s’agit toujours d’un homme condamné. Mais peut-être y aura-t-il une explication à cet état de fait dans le second tome de la saga ?

Trop semblable à l’éclair est remarquable, sans aucun doute, mais pas parfait

La lecture s’est révélée dense et assez laborieuse. C’est pourtant le genre de concept qui me botte, entre transhumanisme, philosophie et manigances politiques. Le récit a le mérite de nous plonger dans une société très bien structurée qui nous semble très éloignée de ce que nous connaissons. Des codes aux modes d’organisations politiques, le dépaysement est total. Cependant, j’ai trouvé le scénario peu accrocheur tant la complexité du monde a nécessité une exposition longue et aime à disserter.

Pourtant, il y a un beau potentiel car l’autrice joue bien avec les faux-semblants, mais reste qu’au bout des quelques 600 pages, je n’ai pas eu l’impression d’être bien avancée depuis le début du roman. Je lirais sûrement la suite ceci dit, car je suis curieuse de connaître le fin mot de l’histoire et que je pense qu’il y a des chances pour que le second tome de la saga réalise pleinement le potentiel de l’œuvre.

Note : 14/20

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Catégories : Chroniques

5 commentaires

Erwannn · 19 novembre 2020 à 10 h 14 min

Merci pour cet avis étayé ! Si cela peut vous encourager à lire la suite, “Sept Redditions” apporte bon nombre d’éclaircissements (notamment sur la raison pour laquelle Mycroft — qui, on est d’accord, aime bien jouer au petit malin — est si proche des puissants).

    La Geekosophe · 21 novembre 2020 à 10 h 01 min

    Merci ! Je lirais certainement la suite, trop de mes questions restent sans réponse 😉

Symphonie · 19 novembre 2020 à 18 h 20 min

Je suis plus fantasy que SF, du coup je rechigne un peu à m’engager dans ce cycle… mais en même temps il a quand même l’air bien intéressant^^

    La Geekosophe · 21 novembre 2020 à 10 h 02 min

    Le côté science-fiction n’est pas, comme beaucoup d’autres récit du genre, centré sur la technologie mais plus sur des aspects sociaux et philosophiques, du coup pour moi c’est le genre de roman que beaucoup de gens pas fans de SF de base peuvent lire 😉

      Symphonie · 22 novembre 2020 à 10 h 05 min

      ah, ça devrait le faire alors 😀

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