Je me suis enfin lancée dans cette œuvre majeure de la science-fiction francophone ! Le goût de l’immortalité de Catherine Dufour est un roman complexe qui mêle de nombreux éléments : anticipation, cyberpunk… Le tout distillé avec finesse et richesse. On est partis ?

Synopsis de “Le goût de l’immortalité”

Mandchourie, an 2113.
La ville de Ha Rebin dresse ses tours de huit kilomètres dans un ciel jaune de toxines. Sous ses fondations grouille la multitude des damnés, tout autour s’étendent les plaines défoliées de la Chine.
Le brillant Cmatic est mandaté par une transnationale pour enquêter sur trois nouveaux cas d’une maladie qu’on croyait éradiquée depuis un siècle. Ses recherches le mènent à Ha Rebin, où il rencontre une adolescente étrange. Avec elle, il va tenter de mener à bien sa mission dans un monde qui s’affole : décadence américaine, pandémie sanglante, massacres génétiques, conquêtes planétaires et montée de l’extrémisme vaudou. Et affronter le rêve le plus fou de l’humanité : l’immortalité, ou ce qui y ressemble…

Complexe, puissant, dérangeant

Un contexte terrifiant

Catherine Dufour installe un univers qui ne manque pas d’attraits. Nous sommes dans un futur lointain, les hommes vivent sur une terre ravagée par les catastrophes naturelles et les maladies. Peu original, vous pensez ? Détrompez-vous, car la force du récit est dans son détail. L’autrice décrit un monde où les relents de ce qui reste des humains vivent sous terre ou dans d’immenses tours. La maladie est monnaie courante, en particulier de vastes pandémies qui ont ravagé des peuples entiers, de même que des inondations et d’autres catastrophes. Drogue, violences et sévices forment le quotidien de nombreux personnages. Le monde en lui-même semble dominé par de vastes multinationales aux desseins obscurs. C’est confirmé au fil du récit, mais ces dernières n’hésitent pas à sacrifier des vies pour accomplir leurs projets, comme un écho monstrueux au passé sanglant de Ha Rebin, où s’est tenu un massacre de grande ampleur pendant la seconde guerre mondiale.

L’atmosphère est asphyxiante et dérangeante tout le long du livre, que ce soit dans les tours ou dans les souterrains. Tout est affaire de domination et de manipulation. L’autrice allie des éléments composites qui permettent de donner un monde nouveau à partir de bouts de références du passé, mais avec une grande inspiration asiatique. En effet, Catherine Dufour a choisi de centrer son histoire en Mandchourie. Je suis mal placée pour juger, mais l’aspect culturel semble bien retranscrit. A noter également qu’il y a un contraste intéressant entre les traditions, le vaudou est par exemple très présent, et les nouvelles technologies. En effet, les modifications génétiques sont légions, banales même, de même que les tests sur des maladies hautement dangereuses.

Une forme particulière qui sert un fond d’une grande noirceur

Le récit se présente sous la forme d’une lettre qu’adresse la narratrice à une connaissance avec qui elle échange régulièrement. On n’en sera pas plus sur cette personne, mais cela donne au roman un aspect particulier. L’ensemble est donc raconté du point de vue de cette femme qui semble avoir vécu une longue vie, pleine de violences et de déchirures, mais aussi d’étrangetés. La narratrice a vécu une vie violente, et ne lésine sur les promesses en début de lecture : enfant mort, meurtre, maladie… Le moins qu’on puisse dire est que notre guide a la délicatesse de nous prévenir.

Le fait que ce soit une sorte de témoignage crée une impression trouble de véracité, de réalité. La narratrice raconte les événements avec une forme de détachement : comme si elle tentait de créer de la distance avec la violence des événements passés. Elle nous raconte comment elle a trouvé telles informations, à quel moment un personnage qu’elle a croisé lui raconte son épopée. Elle scinde par ailleurs son récit en deux grandes parties, la première étant centrée sur son expérience, l’autre sur celle d’autres protagonistes. La trame est donc assez complexe, d’autant que les deux se rejoignent tard dans le déroulé, mais donnent un éclairage nouveau au complexe enchevêtrement du récit et révèlent encore plus les vicissitudes de ce futur.

Une plume efficace pour des personnages taillés à la serpe

Catherine Dufour a une écriture particulièrement fine. Elle est capable de rédiger des formules chocs qui accompagnent son univers âpre. Parfois direct, parfois glauque, parfois poétique… La plume sait se faire atroce quand il s’agit de décrire les terreurs des sous-sols. Certaines scènes sont particulièrement dures et n’épargnent pas le lecteur. C’est pour mieux mettre en avant une humanité en perdition, entre pandémies mondiales et catastrophes naturelles destructrices. Mais le pire reste encore ce que les gens sont capables de faire, par folie, par envie, par ambition ou par peur.

Le goût de l’immortalité nous présente ainsi un certain nombre de personnages aux motivations diverses. Les portraits sont convaincants, bien construits. Ils ne sont pas attachants mais possèdent une personnalité propre et bien marquée. Notamment la narratrice, dont la langue acerbe et l’ironie nous accompagnent à chaque ligne, cmatic, entomologiste un brin naïf, Shi, son ami à la volonté de fer et Cheng, la musicienne indépendante. Chacun nous met face à des dilemmes moraux. Que vaut l’immortalité dans un monde en ruines ? Que vaut l’immortalité quand on en connaît le prix ? Les personnages sont également révélateur des inégalités sociales, symbolisées également par la verticalité de tours qui rappellent les monades urbaines de Silverberg.

Le goût de l’immortalité est un classique de la SF francophone

Le goût de l’immortalité est une lecture marquante par sa noirceur. Le contexte est terrifiant et Catherine Dufour n’hésite à proposer un texte aussi cru que puissant. La plume est irrévérencieuse et accompagne ce texte avec une distance et une ironie due à la forme. En effet, le récit est une longue qui retrace les événements survenus dans la vie de la narratrice, une femme à la vie longue bloquée dans un cors de jeune adolescente, à l”esprit aussi acéré que sa langue. L’histoire est complexe et brille par l’imbrication de plusieurs arcs scénaristiques et le destin de personnages marquants. L’ensemble permet d’aborder des thématiques graves, avec une dimension existentielle très présente.

Note : 18/20

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Catégories : Chroniques

4 commentaires

Yuyine · 23 mars 2021 à 13 h 32 min

Aaaah Catherine Dufour <3
J'ai tellement envie de me le relire pour le plaisir celui-là!

    La Geekosophe · 27 mars 2021 à 22 h 07 min

    C’est clairement de la lecture marquante !

Shaya · 28 mars 2021 à 16 h 47 min

Dans ma to-do-read. Un jour. Comme beaucoup trop de livres.

    La Geekosophe · 1 avril 2021 à 10 h 03 min

    Je t’envoie une pensée en surnageant dans ma pile à lire et ma wishlist <3

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