Je commence l’année avec une lecture qui n’est pas forcément très joyeuse… David Vann se décrit par ailleurs comme un auteur néo-classique qui écrit avant tout des histoires tragiques. Si vous l’avez lu, vous le savez. Alors j’étais bien curieuse de connaître son interprétation d’une des figures les plus ambivalentes de la Grèce antique : Médée. On est parti pour « L’obscure clarté de l’air« .

Synopsis de L’obscure clarté de l’air

« Née pour détruire les rois, née pour remodeler le monde, née pour horrifier et briser et recréer, née pour endurer et n’être jamais effacée. Hécate-Médée, plus qu’une déesse et plus qu’une femme, désormais vivante, aux temps des origines”. Ainsi est Médée, femme libre et enchanteresse, qui bravera tous les interdits pour maîtriser son destin. Magicienne impitoyable assoiffée de pouvoir ou princesse amoureuse trahie par son mari Jason ? Animée par un insatiable désir de vengeance, Médée est l’incarnation même, dans la littérature occidentale, de la prise de conscience de soi, de ses actes et de sa responsabilité.
Dans une langue sublime et féroce, David Vann fait une relecture moderne du mythe de Médée dans toute sa complexe et terrifiante beauté. Le portrait d’une femme exceptionnelle qui allie noirceur et passion dévorante.

Sombre et impitoyable

La violence, pilier de la détresse

Le caractère spécifique de cette lecture se trouve dans sa violence, sa tragique obscurité lancinante. C’est palpable dès les premières pages. L’auteur choisit de commencer in medias res en plaçant l’histoire sur le navire des argonautes, alors que Jason s’enfuit de la Colchide avec la Toison d’Or, Médée venant de trahir son propre père. Dès la première page, elle jette les morceaux de son frère à la mer pour ralentir son père et permettre à l’Argo de fuir. Les premiers paragraphes marquent la tonalité du roman : nous sommes un univers qui n’épargnera rien au lecteur. C’est David Vann en même temps. Il ne fait pas dans la dentelle.

Trahison, meurtres et manipulation rythment le voyage de Médée. Trahison envers sa propre famille. Trahison de Pélias envers son neveu, Jason. Trahison de Jason, qui préfère à la sauvage Médée la douce Glaucé. Mais outre les trahisons, le roman se teinte de féminisme, car Médée rappelle à plusieurs rapides à quel point son statut de femme la rend invisible, un fait que lui rappellera Pélias, qui la prive de toute liberté en la soumettant, aussi Jason et leurs fils, à l’esclavage. La cruauté hante chaque page jusqu’à la dernière humiliation, qui sera fatale et fatidique.

Médée, un personnage fort et trouble

Médée a vu son mythe se modifier plusieurs fois au fil du temps, le caractère du personnage varie grandement. Ici, David Vann construit un mythe tout en ambivalence. Est-elle une enchanteresse puissante et cruelle ou une femme bafouée qui ne cède pas devant une société qui la prive de sa personnalité et lui interdit d’exister à sa mesure ? Au fil du voyage des Argonautes, elle se révèle les deux à la fois, nourrissant ressentiment et violence, mais aussi audace et courage. A la fois victime et bourreau, l’enchanteresse brille par sa grande complexité.

Dans la précédente partie, j’ai parlé de invisibilisation de Médée. C’est en effet très présent notamment sur l’Argo. L’équipage ignore complètement la femme, ce qui est assez troublant. Personne ne lui parle. Ils l’évitent souvent même du regard. Même Jason, son mari. Mais Médée n’a rien d’une poupée sage. Elle hurle, elle psalmodie, elle chevauche, elle menace. Mais aussi, elle détruit, elle tue. Médée est coupable de vouloir contrôler son destin et de vouloir le pouvoir. Elle ne supporte pas le rabaissement contraint de son statut de femme barbare, d’enchanteresse adoratrice d’Hécate. Jusqu’à commettre ce qui a toujours été considéré comme l’une des crimes ultimes.

Une écriture hypnotique

La plume de David Vann nous plonge très vite dans cette histoire. L’écriture évocative du récit accompagne parfaitement ce récit dur. L’auteur brille aussi bien dans les parties plus difficiles. Il décrit de manière dérangeante le sang qui coule à flot, les odeurs de mort, la chair qui se décompose… La souffrance incandescente de Médée se traduit à travers des monologues internes qui permettent de bien comprendre la psyché du personnage. Ces derniers s’apparentent souvent à du flux de conscience, offrant une pensée déstructurée qui renforce l’apparente puissance chaotique du personnage.

L’écriture s’appuie également sur toute une imagerie ésotérique mais aussi sur du nature writing. Ces deux éléments permettent de caractériser Médée dans son étrangeté, sa spécificité par rapport au monde. Une scène particulièrement marquante raconte comment elle s’aventure sur une île oubliée, loin des argonautes, pour y trouver de quoi réaliser des offrandes à Hécate, l’une des déesses de la Lune. Elle y cherche ce qui est sombre, ce qui pousse sous terre, ce qui commence à pourrir. Comme si elle se construisait à l’opposé de ses origines familiales divines, car elle est la petite-fille d’Hélios.

L’obscure clarté de l’air offre une vision radicale et moderne du mythe de Médée

l’Obscure clarté de l’air enchaîne le lecteur grâce à sa proposition qui ne laisse pas indifférent, alternant entre passages de violences et de contemplation introspective. Le récit est traversé d’une violence crue et cruelle, reprenant les principaux jalons d’un mythe controversé. Médée est un personnage parfait pour l’auteur, David Vann nous en offre une version incandescente et puissante, oscillant constamment entre la femme blessée et humiliée, l’enchanteresse captivante et la créature monstrueuse. Le personnage brille par son ambivalence, mais c’est sa radicale volonté d’assumer ses choix et de contrôler son destin qui domine. D’autant plus que l’ensemble est porté par une écriture vibrante, capable de partager la violence comme la poésie des instants avec une grande clarté. Vous vous en doutez, c’est une lecture difficile, qu’il faut lire l’esprit peu encombré pour bien apprécier.

Note : 17/20

Vous pouvez acheter le livre par ici. Toutes les chroniques sont par là.

Catégories : Chroniques

7 commentaires

Yuyine · 7 janvier 2022 à 13 h 23 min

Mon esprit n’est pas apte à encaisser du David Vann, mais je te remercie pour ta chronique éclairante.

    La Geekosophe · 7 janvier 2022 à 16 h 19 min

    C’est un auteur que je refuse d’offrir, on pourrait à croire à un cadeau empoisonné (alors que j’aime beaucoup son travail)

Shaya · 9 janvier 2022 à 12 h 16 min

Bon ben ça y est je suis vendue, j’ai très envie de lire ce livre maintenant.

    La Geekosophe · 12 janvier 2022 à 20 h 09 min

    Ouuuuh je te promets des moments très sombres 😀

Ma Lecturothèque · 20 février 2022 à 20 h 27 min

Je me le note, j’ai très envie de le lire, désormais ! Il me faisait déjà un peu de l’œil, mais là, d’autant plus !

Challenge de l’Imaginaire 10 : le suivi – Ma Lecturothèque · 20 février 2022 à 12 h 12 min

[…] – Cat. B, D — 5/36 1. L’obscure clarté de l’air, David Vann 2. Les quinze premières vies d’Harry August, Claire North 3. Les dieux sauvage, […]

Challenge de l’Imaginaire 10 : le suivi – Ma Lecturothèque · 27 mars 2022 à 22 h 35 min

[…] – Cat. B, D — 7/36 1. L’obscure clarté de l’air, David Vann 2. Les quinze premières vies d’Harry August, Claire North 3. Les dieux sauvage, […]

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :