Difficile de résister à un résumé aussi prometteur ! La Monture de Carol Emshwiller propose un concept qui me plaît beaucoup. J’adore les histoires de relations entre humains et extra-terrestres, en particulier quand nous ne sommes plus tout à fait les dominants, sur notre territoire ou ailleurs. J’étais de plus assez surprise de voir que ce récit a attendu plus de vingt ans avant de pouvoir être traduit en France.

Synopsis de La monture

Non contents d’avoir colonisé la Terre, les Hoots, créatures extraterrestres malingres aux jambes trop faibles pour les porter, ont réduit les humains à l’état de bêtes de selle. Jeune humain d’apparat, Charley est destiné à devenir la monture du prince héritier des Hoots. Mais la troublante considération que lui porte son petit maître et sa rencontre avec son père, humain sauvage réfugié dans les montagnes, vont faire prendre conscience à Charley de son humanité perdue. Commence alors pour le garçon et le Hoot un long voyage initiatique qui les mènera loin sur le chemin de la compréhension mutuelle.

Quand les rôles entre animaux de compagnie et propriétaires s’inversent

Dans le quotidien d’un animal de trait

L’autrice nous place directement dans la tête de Charley, un garçon d’une dizaine d’années sélectionné car il fait partie des meilleurs représentants de sa race : les Seattles. Ces humains sont grands, musclés et utilisés pour porter de lourdes charges. Sélectionné pour quoi ? Pour servir de monture au futur chef des hoots, des extraterrestres qui se sont écrasés sur Terre et ont réduit les humains au niveau de bêtes. Des bêtes dressés pour parader, faire des courses, livrer des messages, servir d’animal de compagnie… Charley a été conditionné, comme les autres, à aimer les hoots. Ils répètent à loisir à quel point les humains sont inférieurs et qu’ils sont bien aimables de les améliorer, leur donner un objectif noble. Ils nourissent les jeunes humains dans les étables dès leur naissance jusqu’à l’âge adulte. C’est tout un narratif de soumission et de chantage qui se met en branle.

La narration à la première personne permet de le représenter efficacement. Le roman utilise un langage et des phrases simples. Ce style représente le niveau d’éducation de Charley : il sait lire, est capable d’articuler ses pensées, mais de manière assez primaire et simpliste. Il lui arrive de répéter les mots de hoot de manière automatique, comme un mantra obsédant. Charley a ainsi de nombreux préjugés sur tous les humains qui ne sont pas des Seattles, comme les Tennessees, ou pire, les riens, les erreurs. Il est lui-même le représentant parfait de ce que ses maîtres considèrent comme esthétique et louable. C’est révélateur de la force du mécanisme d’emprise dont le personnage principal est prisonnier. Une emprise qui le pousse à se méfier de son propre père et à souhaiter, souvent, porter le mors qui déchire les joues des montures, les empêchant de parler. Charley est donc durement tiraillé entre deux loyautés.

La complexité des mécaniques de domination

Le style du roman peut donner un ton brut et naïf au texte. Cependant, La monture aborde de nombreux thèmes d’actualité avec acuité. Dans un premier temps, la notion même de monture la domination des humains sur les animaux, notamment les chevaux et l’équitation. Cette vision m’a rappelé certaines vidéos de Diane d’Animals’ interest, qui avait alerté sur les pratiques de certains clubs d’équitation : certains cavaliers aiment l’équitation, non les chevaux. Les hoots prétendent être attentifs aux besoins de leurs montures, mais n’hésitent pas à être maltraitants pour les maintenir dans le rang. Ils ont créé littéralement des races au sens propre propre, c’est-à-dire ont élevé des humains et les ont fait se reproduire pour obtenir des caractéristiques spécifiques. Ainsi, les Seattles qui n’ont pas les cheveux noirs naturellement sont teints. Charley a le nez trop long, il peut être réparé comme on coupe les oreilles des dobermans pour qu’elles soient pointues.

Spécisme, racisme… Le récit de Carol Emshwiller est plus subtil et vaste qu’il ne semble. En réalité, le lecteur est plongé dans un récit de rébellion, mais aussi d’empathie et de tolérance. Tolérance envers les riens, comme Charley va finir par mieux comprendre les riens, comme il comprend son Petit Maître pourtant si différent. La jeune monture se demandera souvent de quel côté il est réellement. Est-il du côté des sauvages ou des domptés ? Ainsi, si l’on parvient à dépasser le style naïf et quelques répétitions de la pensée de Charley, on découvre les profondeurs réels d’un roman en avance sur son temps. Il y a tout un cheminement à faire pour dépasser la programmation à laquelle on est soumis depuis son plus jeune âge. Ce n’est pas tant la violence qui fait pencher Charley d’un côté ou de l’autre, mais la compassion et la compréhension.

La monture, un récit aux multiples visions

A travers un ton faussement naïf, La monture nous entraîne dans un monde où les rapports de domination sont inversés. Les humains sont dressés pour servir de monture à des créatures qui se targuent d’être bienveillantes, mais largement supérieures. Derrière ce constat, nous voyons les dynamiques de comination qui se mettent en place. Les humains sont divisés en races élévées et reproduites selon leurs caractéristiques : force et apparence, choyées tant qu’elles suivent les règles. Outre le parallèle évident avec l’équitation et le spécisme, nous voyons aussi germer les graines du racisme. Charley représente un personnage sur le fil, partagé entre deux mondes, qui apprendra la tolérance au contact des sauvages, mais aussi de son Petit Maître adoré.

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Catégories : Chroniques

1 commentaire

tampopo24 · 26 février 2025 à 20 h 41 min

Une lecture qui m’avait heurtée et passionnée à la fois tant finalement en dehors de l’habillage il était crédible. De la très bonne SF 😉

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