Il y a peu de temps, je suis allée visiter la Monnaie de Paris. Il s’y tenait expo d’art moderne et contemporain qui me faisait de l’œil : Women House. Composée de huit pièces traitant chacune d’une dimension du rapport à la femme à la maison, elle m’a rappelé une constatation faite par la journaliste féministe Mona Chollet : la femme appartient à l’espace privé. Elle est la maîtresse des maisons et des tâches ménagères et sa place n’est pas à l’extérieur. L’exposition nous montre toute l’ambiguïté qui existe entre la femme et l’espace domestique.

Un espace de soumission

 

C’est dans les années 70 que les artistes commencent à s’intéresser à l’espace domestique. Période logique : les 30 glorieuses sont l’apothéose de la consommation de masse et bien sûr de la femme au foyer. Si pendant la guerre les femmes pouvaient sortir de leur cuisine pour remplacer leurs époux, frères et fils dans les usines, leur retour les aura ramené manu militari à la popotte. La ménagère de moins de 50 ans, stéréotype marketing tenace, naîtra ainsi avec la généralisation de la publicité et des médias de masse.

Mad Men en est la démonstration parfaite. Prenant place dans les années 60 dans une agence de publicité de l’époque, la série permet d’avoir deux points de vue :

  • Dans un premier temps, Mad Men a des protagonistes femmes forts. Peggy, la working girl qui parviendra à l’élever dans ce milieu machiste mais qui devra se débarrasser en quelque sorte de tous les apparats attribués à LAFÂME (mari, enfants, séduction). Betty, femme au foyer désœuvrée, jolie poupée enfermée dans sa maison, son existence morne la poussera dans l’aigreur alors qu’elle se destinait à devenir mannequin. Joan, la gestionnaire talentueuse qui aurait pu devenir associée de l’agence. Trois femmes qui montrent la difficulté à évoluer aussi en dehors de la maison dans une société traditionnelle.

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  • Mais aussi la vision de la société entière de ce doit être la femme, l’idéal. En effet, les publicités de l’époque montrent clairement cette vision étroite de la femme. Par exemple lors d’un épisode où chaque femme se voit réduite à un archétype en vogue à l’époque : la sulfureuse Marilyn Monroe ou l’élégante Jacky Kennedy. La logique est circulaire : les pubeux donnent à voir ce qu’ils pensent que la femme veut, et ils pensent que ce la femme veut, c’est plaire à l’homme, ils montrent donc à la femme ce qui leur plaît, ce à quoi une femme devrait ressembler dans le regard masculin.

Une vision qui montre bien la complexité du statut de femme à l’époque. C’est dans ce contexte particulier, unique, que les artistes vont commencer à faire entendre leur voix. La question de l’avortement et du droit des femmes est de plus en plus mis en avant. Pour rappel, l’indépendance financière des femmes en France n’est garantie que depuis 1965. Birgit Jurgenssen, en montrant des femmes mi-humaines mi-appareils ménagers montrent ce processus de réification. Une femme-objet, une femme-fonction. Son oeuvre est un pilier de Women House : ironique, cynique et critique, elle offre une vision décalée mais caustique de la situation de la femme au foyer.

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L’une des photos de Birgit Jurgenssen

La maison, un espace clos et étouffant

 

Il n’y a qu’un pas pour considérer la maison comme une prison et il est allègrement franchi. Women House présente des oeuvres de l’artiste portugaise Helena Almeida. Dans une série de photo, nous pouvons y voir des mains s’accrochant à de riches portails sombres, comme tentant de s’en échapper. Il s’agit d’explorer les limites de la cage que représente l’espace domestique, autant physiques que psychologiques.

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La série de photos d’Helena Almeida

Plus que la soumission aux tâches ménagères, il s’agit de la maison comme une cage. Littérale comme figurative, comme dans Big Little Lies, une série se situant dans la banlieue américaine riche, où la belle Céleste est enfermée dans une relation malsaine et violente avec son conjoint. Ancienne avocate talentueuse, Perry, son mari, refuse qu’elle reprenne son activité et préfère la maintenir entre les murs de leur résidence de luxe. Battue et violée, Céleste est réduite à l’état d’objet enfermée dans sa maison de poupée.

Celeste- Big Little Lies - Women House

La maison de Poupée, la réification extrême

 

La maison de poupée est une allégorie souvent utilisée pour comparer la relation de la femme avec la maison. C’est le titre d’une pièce féministe écrite par Henrik Ibsen ainsi qu’une oeuvre de Penny Slinger, l’exorcism house, exposée dans Women House. Cette dernière représente des scènes symboliques d’abus et de violence domestique représentatives de ce que subissent les femmes.

maison de poupée - women house - Penny Slinger

Vision de cauchemar dans la maison de poupée de Penny Slinger

En effet, comment savoir ce qu’il se passe réellement derrière les murs feutrés des demeures ? Avec des séries comme Top of the lake ou The Handmaid’s tale, la portée de la violence faite aux femmes est mise en exergue avec efficacité. Dans la première, une jeune fille de 13 ans, Tui, disparaît alors qu’elle est enceinte. Sa famille, dysfinctionnelle, est fortement soupçonnée. Dans la seconde, nous découvrons une société dystopique qui impose aux femmes des fonctions liées à leur fécondité. L’héroïne, Defred, est une servante écarlate. Attribuée à un homme haut placé, son objectif est de tomber enceinte. En somme, des femmes qui existent dans l’ombre des autres sans avoir de lieu à soi.

La maison-abri, la chambre à soi

 

Mais Women House ne se contente pas seulement de montrer les aspects délétères de la maison. Dans un discours ironique pour expliquer pourquoi les femmes écrivaines étaient si rares avant le XIXème siècle, Virginia Woolf explique la necessité d’avoir un lieu à soi. En effet, les femmes n’avaient que peu d’occasions d’avoir l’intimité nécessaire aux travaux d’écriture. Entre la maison, la famille, le fait qu’elles soient dépendantes martériellement et intellectuellement des hommes était un obstacle de taille à la rédaction. La maison n’est plus cette prison mais la continuité de l’oeuvre de l’artiste.

Photo de Francesca Woodman

Une chambre à soi est un signe d’indépendance, fiancière comme intellectuelle. Par exemple dans Downton Abbey, Edith, la soeur dont la famille ne savait que faire, s’épanouira dans son travail pour un magazine féminin. Elle finira par acquérir son propre appartement à Londres, loin de la demeure familiale, comm le signe final de son émancipation. A noter également qu’Edith fait également partie de la haute société britannique

 

Femme-objet, Femme-maison

 

Enfin, il existe un lien plus organique entre la femme et la maison qui donnera naissance au mélange des deux. En effet, dès 1945 et exposée à Women House, L’artiste Louise Bourgeois établit la relation entre le demeure et la femme. Cette dernière est absorbée par la première jusqu’à ne faire plus qu’un.

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Le rapport entre la femme et la maison est si fort car une comparaison peut se faire. La femme, créature matricielle, abrite pendant des mois le furur enfant comme une maison abrite une famille. D’autre artistes comme Niki de Saint Phalle ont exploré cet aspect relationnel. Elle a notamment construit l’une de ses fameuses nanas à une taille énorme. Les visiteurs entraient dans la sculpture par le vagin pour y découvrir de vastes salles aménagées comme une maison. Pour en savoir plus sur l’oeuvre de Niki de Saint Phalle, je vous invite à regarder cette sympathique vidéo ci-dessous :

 

La relation entre la femme et la maison est complexe et multiple. L’art en a examiné la nature sous toutes les coutures. Il en dresse un portrait subtil et versatile de la femme moderne face à l’espace domestique. Women House offre un grand nombre d’euvres d’artistes féminines qui apportent sans cesse de nouvelles réflexions autour du thème. L’exposition se tient jusqu’au 28 janvier 2018.

 

Les livres pour approfondir le sujet :

Les séries citées :

  • Mad Men
  • Big Little Lies
  • Top of the Lake
  • The handmaid’s tale
  • Downton Abbey
 Iliiiii
Catégories : Expos

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