Michael Roch propose un roman afrofuturiste caribéen ambitieux et audacieux ! J’avais beaucoup aimé l’un des romans précédents de l’auteur, Le livre jaune. Un livre exigeant car très travaillé. Qu’ai-je pensé de Tè Mawon, une incursion de l’auteur dans le cyberpunk ?

Synopsis de Tè Mawon

Lanvil, mégapole caribéenne, vitrine rutilante des diversités culturelles, havre pour tous les migrants du monde, est au centre de tous les regards.
À la pointe de la technologie, constellée d’écrans, la ville s’élève de plus en plus haut mais elle oublie les trames qui se tissent en son sein. Pat et sa bande de débouya vivent de magouilles et de braquages. Joe et Patson courent de galère en galère, poursuivis par les flics. Ézie et sa sœur Lonia, traductrices, infiltrent les hautes sphères des corpolitiques. Toutes et tous rêvent en secret de retrouver la terre de leurs ancêtres, le Tout-monde, enseveli quelque part sous le béton. Pour y parvenir, un seul chemin : faire tomber les murs entre l’anba et l’anwo, et renverser l’ordre établi.

Un roman dense et très riche

Des langues et langages qui jouent avec le multiculturel

Ce qui différencie Michael Roch de d’autres auteurs de l’imaginaire, c’est entre autres une grande exigence au niveau de l’écriture. C’est notamment visible à travers les jeux de registres et les jonglages entre différentes langues, notamment entre le Kréyol et le français. L’auteur joue également entre les différents registres : verlan, langage vulgaire ou français très soutenu. L’objectif est de bien marquer les différentes entre les différentes strates qui composent Lanvil. A la fois si proches et si éloignées. L’hybridation du langage peut se montrer aussi bien d’une grande poésie que cocasse. Le problème est que parfois, cela crée des passages très complexes qui peuvent noyer le lecteur et faire perdre de vue l’intrigue.

Il y a aussi deux traductrices qui font partie des personnages principaux, mettant l’emphase sur l’intérêt du roman autour du multiculturel, de la transition d’un monde à l’autre, et surtout d’être capable d’interpréter les signes comme de nombreux indices. Par ailleurs, les traductrices sont aidées d’une technologie transhumaniste. Elles ont amélioré leurs yeux pour être capables de lire les émotions et les réactions de leurs interlocuteurs. Le jeu de la traduction se joue aussi bien au niveau de la langue que du corps. Chaque personnage a sa propre manière de parler.

Un roman au croisement de la technologie et de l’humanisme

Le multilinguisme marque notamment à quel point la société des caraïbes a poursuivi son métissage. Plus loin, le Lanvil, mégalopole tentaculaire, s’étend et relie toutes les îles des caraïbes. C’est même au premier coup d’œil une véritable utopie, un oasis de technologie et de paix. En effet, le reste du monde est en conflits. Lanvil est vue comme une terre d’accueil, une terre promise même. En effet, la ville bénéficie d’une technologie de pointe qui lui permet de se développer. On y fait mention de l’ayi, nom local de l’intelligence artificielle ou de transhumanisme. La technologie semble participer pleinement au développement de l’humanité. Mais tout n’est pas si rose.

En effet, le roman met en scène des tensions qui secouent les strates de la société. Dans l’anba, loin de la profusion de richesse de l’anwo, les populations marginales tentent de survivre. L’anwo met en place trésors d’illusions pour se persuader d’être un monde resté intact à travers les catastrophes écologiques ou politiques. L’anba, où, comme dans de nombreuses œuvres cyberpunk, sont isolés les marginaux de la société dans une logique verticale des inégalités sociales.

Énergique et électrisant

Certains groupes cherchent même le légendaire tout-monde, qui se trouverait sous les couches de métal de la cité. En outre, des enfants disparaissent mystérieusement. Ces deux événements qui n’ont apparemment pas de lien particulier sont pourtant significatifs. La quête du tout-monde représente un retour aux origines décolonial et libertaire, et les enfants sont un symbole d’avenir. Deux concepts indissociables qui marquent l’harmonie et la convergence.

Les arcs narratifs atteignent un climax dans la derrière partie, explosive. On assiste à une scène de rébellion massive qui offre une belle énergie. Cette dernière partie donne un sentiment de complétion en réalisant toutes les promesses égrainées au fil du récit. Cette énergie rappelle d’autres romans caribéens comme Les tentacules de Rita Indiana, dans lequel la notion d’anti-système prend une place prépondérante. Les mouvements sociaux ont une place clé, dans toute leur diversité.

Tè Mawon est un récit tentaculaire créatif et déstabilisant

Tè Mawon est un roman exigeant qui ne plairait pas forcément à tout le monde ! L’auteur joue avec les langues et les registres pour créer une symphonie divergente qui cherche l’harmonie, faisant écho à plusieurs reprises à la quête du tout-monde d’Édouard Glissant. L’écriture est donc créative, proposant un texte aussi fin que complexe. Ainsi, l’un des premiers objectifs est de parler de traduction, que ce soit au niveau des codes, des langues ou que des émotions. Outre la communication, le roman aborde les mouvements sociaux dans les sociétés très stratifiées. Puisque Lanvil, qui se présente comme une métropole utopique, mais qui en réalité rejette une partie de sa population dans l’anba. Le roman propose donc une vision originale et unique qui vient renouveler le cyberpunk, tout en gardant les marqueurs forts du sous-genre.

Note : 16/20

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Catégories : Chroniques

5 commentaires

zoelucaccini · 25 avril 2022 à 14 h 14 min

Il me semble que l’auteur est le coup de cœur des Imaginales cette année; je me laisserai peut-être tenter alors. Jusqu’ici, je l’avais vu passer mais sans m’y pencher vraiment, le cyberpunk ce n’est pas trop mon truc; toutefois ce que tu dis de son écriture et du jeu de langage m’intéresse. L’écriture créative j’adore !
Merci pour ton retour sur ce livre, tu as titillé ma curiosité !

    La Geekosophe · 30 avril 2022 à 11 h 30 min

    J’aime beaucoup Le Livre Jaune aussi, l’un de ses précédents romans. Mais dans les deux cas l’écriture est très spécifique et ne plaira pas à tout le monde ! Quand on aime cependant les écrivains qui développent un style vraiment distinctif et recherché, c’est le pied 😉

Yuyine · 13 mai 2022 à 14 h 15 min

Je l’ai en ligne de mire mais je veux attendre d’avoir l’esprit plus attentif pour bien intégrer ce roman qui me semble très important dans le paysage culturel actuel. Merci pour cette critique encourageante.

    La Geekosophe · 14 mai 2022 à 23 h 11 min

    Ce n’est pas un roman facile d’accès mais il vaut le coup d’oeil !

Challenge de l’Imaginaire 10 : le suivi – Ma Lecturothèque · 26 juin 2022 à 17 h 34 min

[…] fut, Ian McDonald 13. Only Ever Yours, Louise O’Neill 14. La Niréide, Fabien Clavel 15. Tè Mawon, Michael Roch * (écologie, renouveau, renaissance) 16. Saga Semiosos, tome 1 : Semiosis, Sue Burke […]

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