Je n’allais évidemment pas raté une sortie de Michael Roch ! Kò Mawon fait suite à Tè Mawon. Le lecteur replonge dans la tentaculaire perle futuriste des Caraïbes pour cette fois-ci y découvrir ses versans plus sombres. Merci aux éditions La Volte pour l’envoi !
Synopsis de Kò Mawon
Une série d’explosions secoue Lanvil.
La mégalopole caribéenne se désarticule, l’utopie vacille.
L’enquête est malmenée par deux flics courant après leurs propres drames. Dani arpente des archives de souvenirs. Elle n’a plus de nouvelles de sa mère, et les circonstances de la disparition ont été falsifiées par ses collègues. Perroquet a perdu l’agente artificielle qui logeait dans son crâne – elle aurait dû être immortelle, elle était comme sa fille. Pourtant, les voix qui le guident grincent toujours autant.
L’utopie d’un Tout-Monde accueillant est hantée par la disparition. D’immeubles incendiés en cachettes policières, des champs de dirigeables aux serveurs pour consciences virtuelles, les labyrinthes intérieurs s’entremêlent aux étages de Lanvil. Au risque de dévoiler ses illusions profondes : comment elle s’est construite, et quels cadavres sont cachés dans ses fondations.
L’utopie se heurte au côté sombre de ses origines
L’envers de Lanvil
Retour à Lanvil, la métropole carribéenne qui s’est élevée des ruines du début du XXIe siècle. Symbole de la créolisation et de la diversité harmonieuse, de multiples explosions ont ravagé ses profondeurs, aboutissant à la mort de milliers d’habitants. Quelle monstruosité repose en son sein ? Michael Roch nous propose donc une enquête policière dans cet univers cyberpunk. Poncif du roman noir, les deux enquêteurs que nous suivons ont leurs propres problèmes à régler : Parro a perdu l’assistante IA personnelle qui lui permettait de tenir ses pensées entières, Dani explore le passé à la recherche de sa mère disparue. Leurs démons vont se retrouver mêlés à ceux de Lanvil, un autre élément classiques des enquêtes de type film noir. Mais le cyberpunk se prête bien à ce type d’univers de science-fiction.
Mais Kò Mawon n’est pas n’importe quel univers de science-fiction. Michael Roch explore à nouveau le métissage des langues, le créole rejoint ici les langues de la vieille Europe : espagnol et allemand. Comme pour Tè Mawon, la narration déstructurée et la sophistication de la langue ajoutent une couche de complexité. Or, ces aspects sont plus difficiles associés avec une enquête policière classique, qui nécessite une narration structurée et un certain degré de limpidité pour assurer la compréhension du lecteur (et son intérêt continu). En conséquence, j’ai trouvé que je décrochais plus facilement qu’avec Tè Mawon lors de certains passages. Ceci dit, les moments clés dans la deuxième partie roman renoncent à une langue pleinement créole sans pour autant trahir le coeur du récit, ce qui permet de se raccrocher à l’intrigue.
Une société peut-elle échapper à son passé fondateur violent ?
Le réflexion que déploie le roman est particulièrement évocatrice. Michael Roch explore dans un premier temps les failles de ses personnages. Dani et Parro font face à une absence qui envahit leur esprit jusqu’à l’obsession. Cet aspect pose la question du poids du passé et des souvenirs dans ce qui pose nos limites. Peut-on avancer quand le manque est trop important ? Peut-on réussir à s’investir dans autre chose quand le besoin de réponses est trop pressant ? L’investissement de Dani dans la recherche de ce qui a pu arriver à sa mère est particulièrement représentatif, d’autant que la détective fait ses recherches en explorant des souvenirs à très forte implication politique. A travers le personnel, le roman se lance dans des révélations politiques autour de la naissance de Lanvil.
C’est une question qui revient souvent dans les périodes de troubles : La Révolution est-elle possible sans violence ? La fin justufie-t-elle les moyens lorsqu’on parle de liberté ? Kò Mawon confronte le maintien de l’ordre à la rebellion sanglante fondatrice, ce qui donne naissance à une scène de poursuite déchirante montrant l’écartelement entre nos identités diverses, entre nos origines, ce que l’on devient et ce que l’on souhaite pour l’avenir. Que choisir quand on on doit décider entre son sang et son devoir ? Le roman enrichit son contexte en ajoutant des éléments d’afroféminisme, en soulignant l’importance des communautés féminines (Les mans) dans la philosophie et la mise en place de Lanvil. Ainsi, des concepts comme le diversalisme viennent se greffer à celui de créolisation et de Tout-Monde. J’ai apprécié cette mise en perspective, cette volonté de montrer aussi le sale, le dérangeant, derrière les idéaux.
Kò Mawon : les dessous violents de l’utopie politique
Comme le reste des oeuvres de Michael Roch, Kò Mawon n’est pas toujours facile d’accès. Le texte fourmille de trouvailles linguistiques d’un Créole futuriste auquel viennent s’ajouter de nombreuses autres influences culturelles, comme l’afro-féminisme. Il y a certains moments où il faut s’accrocher, notamment car nous sommes dans une enquête façon roman noir, avec deux policiers rattrappés par leurs propres démons, leurs absences et leurs obsessions, dans une enquête à forte résonnance politique. Les bombes secouent les fondations de la cité caribéenne, au propre comme au figuré. Ces attentats lient le passé de nos enquêteurs à celui de Lanvil et à la situation politique présente. Cette disposition pose des questions essentielles sur la justification de la violence de la lutte, amenant un point de vue nuancé qui s’interroge sur la mise en place des utopies politiques : jsuqu’où la rébellion peut-elle aller ? C’est également un beau texte sur la résilience, la mémoire et la portée de nos héritages sur le présent.
Note : 17/20
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