Les abysses de Rivers Solomon était dans ma Pile à Lire depuis un bout de temps. J’avais également lu l’incivilité des fantômes, qui m’avais beaucoup plu pour son propos poussé sur les inégalités raciales et sociales au sein d’un espace clos. Les abysses avait attisé ma curiosité car le roman parle de sirènes, ce que j’ai assez peu lu récemment.
Synopsis de Les abysses
Lors du commerce triangulaire des esclaves, quand une femme tombait enceinte sur un vaisseau négrier, elle était jetée à la mer. Mais en fait, toutes ces femmes ne mouraient pas. Certaines ont survécu, se sont transformées en sirènes et ont oublié cette histoire traumatique. Un jour, l’une d’entre elles, Yetu, va le leur rappeler, dans ce roman d’émancipation, magique et réflexif, sur la condition noire et sur l’impossibilité d’une justice, en l’absence de vérité.
Le poids de la mémoire devient trop lourd
Un royaume né de la douleur
Les abysses commence comme une fable initiatique née d’histoires tragiques. Alors que les bâteaux transportants des esclaves traversaient les mers, certaines femmes enceintes étaient jetées par dessus bord. Les enfants encore en gestation s’habituaient à la vie marine, jusqu’à devenir une nouvelle espèce à part entière. Une espèce née de la violence et de l’injustice. Or, ce nouveau peuple n’a pas accès à ses mémoires traumatiques. C’est un membre de la communauté appelé Historien qui stocke l’ensemble des événements dramatiques, permettant au reste des individus d’évoluer dans une relative insouciance. Yetu est la jeune historienne, mais elle supporte mal le poids de ses responsabilités. Comment porter seule tous les traumatismes d’un peuple ? Cette question m’a rappelée celle d’Omelas d’Ursula Le Guin : dans cette nouvelle, une civilisation vit dans un bonheur complet, à la condition que toute la souffrance touche un enfant vivant à part. C’est une situation cruelle, mais beaucoup considèrent le rôle de Yetu comme naturel, évident.
J’ai trouvé que ce texte alliait finement les questions du traumatisme et de la mémoire, du devoir de mémoire en particulier. En effet, les sirènes (waijinrus dans le roman) oublient volontairement leur passé. Dans un premier temps, c’est égoïste pour Yetu et les historiens. Ensuite, cela pose la question de savoir si un peuple peut évoluer sans faire face à son passé. La thématique est bien exploitée en ébut de récit. Yetu est une héroïne torturée, isolée par sa mémoire envahissante du passé. Son besoin de s’aliéner de ce fardaud va la pousser à mettre en danger le reste de son peuple : elle choisit de les laisser affronter ce passer qui la hante. Son acte de rebéllion est profondément cathartique. Si elle craint que son geste soit mal perçu, c’est aussi un moyen de responsabiliser ses pairs et de rendre de la force à un passé certes vioment, mais qui fait partie de l’identité de tout un peuple. En ce sens, Rivers Solomon est merveilleuse quand il s’agit de construit des histoires métamophoriques qui portent des messages forts.
Un roman qui manque parfois de puissance
Malheureusement, j’ai trouvé d’autres points du récits plus faibles. Le message de Rivers Solomon est puissant et bien pensé, mais était-ce suffisant au-delà de cette idée de base ? Le roman est assez court, ce qui tient une partie de la réponse. Le début du récit met du temps à se mettre en place, mais c’est bien strcturé puisqu’on fait la connaissance de Yetu, de son statut significatif au sein de son peuple ainsi que leur rapport particulier à leur passé. Les autres éléments sont intéressants, mais ils manquent de cohérence les uns avec les autres pour rendre l’ensemble réellement captivant. C’est notamment le cas à partir du moment où Yetu quitte les wajinrus pour en découvrir plus sur les humains. Ensuite, il y a des passages qui racontent la fondation du peuple sous-marin, ce qui apporte du contexte mais n’a pas plus d’impact que cela sur le présent de l’histoire.
Et comme cette lecture est courte, j’ai été surprise de me voir traîner un peu à la lecture. Je pense que c’est beaucoup dû au fait que Yetu se révèle être un personnage plutôt passif dans un premier temps, et ensuite, l’autrice ne la met pas réellement en danger. Pourtant, elle rencontre des humains, qui ne connaissent pas son peuple. Elle est seule dans son espèce dans un monde vaste et dangereux. L’autrice aurait pu proposer un texte plus riche en péripéties, apporter des réflexions supplémentaires sur la différence entre les espèces. Mais le roman reste étrangement surfaciel sur ces aspects, sans doute pour ne pas se disperser. C’est dommage, car l’idée derrière cette fable sous-marine est prometteuse, l’écriture est efficace, le personnage de Yetu très distinct.
Les abysses séduit par ses thèmes profonds mais ne séduit pas totalement
Rivers Solomon nous construit un court roman avec des idées fortes : alle aborde la question de la mémoire à travers l’histoire d’une espèce soumarine qui refuse de se souvenir de son passé traumatique. Nous voyons le monde à travers les yeux de l’historienne, dépositaire de toute cette connaissance du passé, Yetu. Supportant mal cette lourde responsabilité, c’est un personnage touchant par sa vulnérabilité et sa volonté de montrer aux wajinrus la difficulté de sa tâche. Cette fragilité la rend aussi passive, ce rend certaines parties de l’histoire assez peu palpitantes. En effet, j’ai trouvé que la seconde partie de l’histoire aurait gagné en densité avec plus de péripéties.
Note : 15/20
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1 commentaire
tampopo24 · 14 mai 2026 à 22 h 41 min
Une lecture qui fut vraiment marquante et originale pour moi. J’ai beaucoup aimé ce »et si » sur fond d’esclavage et de fonds marins, avec ce fin travail sur la transmission de la mémoire.