Ouf ! J’ai enfin fini ce beau pavé. J’avais vraiment hâte de lire Chroniques du pays des mères d’Elisabeth Vonarburg, Le silence de la Cité m’avait vraiment marqué par sa vision unique d’un futur glaçant, d’une cité peuplée d’humains améliorés face à un extérieur rendu dangereux par des mutations. Ce roman est une suite qui prend place bien plus tard, mais je pense qu’on peut le lire séparément, les références y sont discrètes. Alors qu’en ai-je pensé ?

Synopsis des Chroniques du pays des Mères

Sur une Terre dévastée, le Pays des Mères a pu s’établir grâce au recours des femmes à une insémination artificielle incertaine car les hommes sont devenus rares, un virus déséquilibrant les naissances. La jeune Lisbeï sait qu’elle est promise au titre de « Mère ». Pourtant, son destin se révélera tout autre quand elle apprend sa stérilité. Loin de chez elle, devenue « exploratrice », elle accomplira l’un de ses rêves les plus chers : découvrir les secrets du lointain passé du Pays des Mères.

Une lecture exigeante mais gratifiante

Un style toujours spécifique

Il me semble toujours difficile de qualifier un roman d’Elisabeth Vonarburg car elle ne facilite pas la tâche. Elle me rappelle parfois Goliarda Sapienza et L’art de la joie, un récit avec une écriture créative, étrange, originale, parfois chaleureuse, parfois très froide. Mais on ne pourrait lui reprocher un manque de poésie. J’y ai retrouvé des passages lumineux, une écriture précise, bien construite, parfois même un peu mécanique. Le début est notamment un peu ardu, car nous suivons de toutes jeunes filles, des mosta (ou non-personnes), qui n’ont qu’une vision parcellaire de leur univers et un mode de raisonnement qui leur est vraiment particulier.

Mais voilà, l’écrivaine a choisi l’écho avec Le silence de la cité en construisant un récit qui part du berceau au tombeau. Une vie, un destin. Celui de Lisbeï, une âme complexe partagée entre la loyauté envers son pays d’origine, Béthély, et sa soeur Tula, et une quête de la vérité parfois mal vue de la part des Principautés. La récit suit toutes les sensations de Lisbeï : alors autant vous dire que si vous avez du mal avec la réflexion et les auto-diagnostics, le roman va être difficile !

Un univers profond qui pousse à la réflexion

Au pays des Mères, les hommes sont une denrée rare. Il en naît peu. Une maladie grave tue une grande partie des enfants. A Béthélye, celles qui n’ont pas encore eu la maladie sont élevés à part du reste de la Société. Des non-personnes auxquelles on ne s’attache pas jusqu’à leur survie, qui n’ont pas d’existence propre en dehors de leur garderie. Elles sont ensuite réparties selon leur fertilité : Vertes quand elles ne sont pas réglées, rouges quand elles sont fertiles et bleues quand elles sont stériles. Nous sommes dans une société dominée par le processus biologique par nécessité. L’insémination artificielle est généralisée pour optimiser les naissances.

Les femmes sont en majorité dans ce monde et dirigent à travers diverses principautés aux traditions différentes. Même si paradoxalement, leur rôle social est fortement lié à leur fertilité. Le féminin l’emporte sur le masculin. Certaines professions et études sont interdites aux hommes. Le roman offre une étude vraiment intéressante à travers la façon dont les mots structurent la pensée. Les hommes sont aussi peu présents dans l’espace public qu’ils en sont invisibilisés dans le langage. Mais petit à petit, Lisbeï et ses compagnes prennent conscience et se questionnent sur le sens de cette ségrégation.

Une histoire de pouvoir, de mémoire et de vérité

Si le langage est aussi important dans Chroniques du pays des mères, c’est qu’il renferme un pouvoir, le pouvoir de façonner la vérité et le monde. Ainsi, le Pays des mères est structuré par une religion elle-même fondée sur des écrits très anciens. Or, les recherches et découvertes de Lisbeï vont faire vaciller ces vérités taillées dans la pierre. Quel est dès lors le plus important ? La loyauté ? La stabilité ? La vérité envers et contre tout ? Car c’est le genre de révélation qui peut transformer toute une société et ses fondements. En ce sens, le Pays des Mères accorde une importance particulière au principe de mémoire et de filiation.

Les principautés existent à travers des Lignées, donr chacune ont leurs règles et leurs traditions. A Béthély, la Première-Née de la Mère est appelée à devenir Mère, dans d’autres c’est la Mère qui choisit son héritière parmi ses enfantes. Chaque Principauté a une façon de croire en Garde, que l’on pourrait considérer comme un Jésus féminin qui a précipité la fin de la période violente des harems. Il y a les Juddites, qui sont traditionalistes et strictes, mais certaines principautés sont plus souples, comme Watemberg où les hommes peuvent vivre au milieu des femmes. Et toutes ces croyances sont issues du livre (Judith étant dans Le silence de la Cité une jeune femme rebelle et déterminée).

Des personnages très humains, bien que parfois trop complexes pour être sympathiques

J’ai beaucoup apprécié le personnage de Lisbeï. Cette jeune femme qui doit renoncer à une place de choix dans la société, qui se découvre une passion pour le voyage, l’histoire et la linguistique a quelque chose d’inspirant. Il est intéressant de voir une foule de personnages qui existent par elles-mêmes, comme la remarquable Kelys ou l’intellectuelle Antoné. C’est à contre-courant quand la pop-culture a longtemps estimé que l’épanouissement n’existait qu’à travers un couple (hétéronormé). Elisabeth Vonarburg construit alors des portraits de femmes variées.

Variées mais aussi complexes. Les personnages peuvent parfois sembler assez froids, d’autant que l’aspect contemplatif du roman qui amène quelques longueurs renforce la distanciation que l’on peut ressentir. C’est comme il existait une forme de pudeur et de mystère qui nous empêchaient constamment de les saisir dans leur entièreté. On aime ou on en aime, mais il en sort un sentiment compliqué.

Chroniques du pays des mères, chef-d’oeuvre ? Absolument

Voilà de la science-fiction qui vaut le détour ! Ce beau pavé se pare d’une richesse que je n’attendais pas en tournant les pages : si le silence de la cité portait sur la biologie et la génétique, ici l’autrice se penche sur le langage, la mémoire et autres éléments structurants de la culture. Résolument féminin, riche et ardu, avec des personnages complexes et bardés de nuances, il en perdra certains tant le sentiment qui en sort est singulier et impalpable. Mais les amateurs de SF qui dépayse seront rassasiés.

Note : 18/20

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Catégories : Chroniques

2 commentaires

Yuyine · 27 mars 2020 à 8 h 25 min

En effet, c’est un roman ardu qui ne se laisse pas apprivoiser aisément mais il contient une belle richesse.

    La Geekosophe · 27 mars 2020 à 18 h 40 min

    Mais il est si bieeeen 😀

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