J’aime beaucoup les récits qui relatent des faits réels. David Grann est un auteur connu pour ses enquêtes journalistiques complètes souvent adaptées au cinéma. Les naufragés du Wager relate le naufrage d’un navire britannique au large de l’Amérique du Sud, offrant aux lecteurs une plongée dans la vie maritime du XVIIIe siècle.
Synopsis de Les naufragés du Wager
En 1740, le vaisseau de ligne de Sa Majesté le HMS Wager, deux cent cinquante officiers et hommes d’équipage à son bord, est envoyé au sein d’une escouade sous le commandement du commodore Anson en mission secrète pour piller les cargaisons d’un galion de l’Empire espagnol. Après avoir franchi le cap Horn, le Wager fait naufrage.
Une poignée de malheureux survit sur une île désolée au large de la Patagonie. Le chaos et les morts s’empilant, et face à la quasi-absence de ressources vitales, aux conditions hostiles, certains se résolvent au cannibalisme, des mutineries éclatent, le capitaine commet un meurtre devant témoins. Trois groupes s’affrontent quant à la stratégie à adopter pour s’en échapper. Alors que tout le monde croyait que l’intégralité de l’équipage du Wager avait disparu, un premier groupe de vingt-neuf survivants réapparaît au Brésil deux cent quatre-vingt-trois jours après la catastrophe maritime. Puis ce sont trois rescapés de plus qui atteignent le Brésil trois mois et demi plus tard. Mais une fois rentrés en terres anglicanes, commence alors une autre guerre, des récits cette fois, afin de sauver son honneur et sa vie face à l’Amirauté et au grand public.
Plongée dans un drame maritime du XVIIIe siècle
Un récit d’aventure bien documenté
Ce qui emballe très vite dans cette enquête journalistique, c’est que David Grann parvient à donner un souffle romanesque à cette tragédie. Chaque élément est extrêmemnt bien sourcé et très peu de points sont laissés à l’interprétation du journaliste. Il a parcouru des journaux de bord, des rapports et des compte-rendus de tribunaux, des témoignages… pour reconstruire les événements qui ont mené au naufrage, reconstitué ce qu’il s’est passé sur l’île et les scandales qui ont suivi les survivants. Le récit nous entraîne avec une précision saisissante dans le quotidien difficile des marins du XVIIIe siècle : des équipages aussi bien composés de la lie de l’humanité trouvée et littéralement kidnappée dans les rues ou de jeunes gentilhommes de la noblesse destinés à des rôles importants dans l’amirauté. Conduire des navires de cette taille représente un défi inimaginable tant il faut que tout soit synchronisé alors même que tant d’imprévus peuvent bouleverser un voyage. L’auteur nous donne plusieurs axes d’analyse sur le fonctionnement des bâteaux de l’époque : l’importance du rôle du capitaine, les différents rôles sur un navire ainsi que des points de navigation poussés.
La réussite de David Grann est de parvenir à faire de cette épopée maritime un récit haletant. Il parvient à donner le bon degré de détails sans s’apesantir sur un sujet technique. Une grande partie du récit va ainsi porter sur les hommes qui ont participé à l’aventure, permettant de rendre le récit captivant et intelligible. L’auteur s’attache à construire des portraits complets des différents membres d’équipage, expliquant les rapports de force, les décisions prises et leurs conséquences irrévocables. Le respect des règles et de la hiérarchie sont des questions centrales, souvent de vie et de mort, ce qui crée des enjeux narratifs supplémentaires au fil de l’histoire. Nous sommes dans un récit dans lequel la réalité dépasse la fiction : plusieurs clans se forment quand les événements deviennent ardus. Comment survivre ? De quel côté partir ? Qui est le plus à même à diriger les survivants ? La tragédie du Wager avait largement matière à devenir un livre haletant.
Les hommes face à la nature
Quand je lis Stephen King, je suis fascinée par sa capacité à créer des antagonistes détestables. On se dit qu’il ne peut pas exister des personnes aussi malfaisantes dans la réalité. Naïveté : même si David Grann ne s’attarde pas dessus, l’équipage du Wager compte des personnages très peu recommandables. Cependant, les journaux montrent que n’importe qui peut perdre la tête quand poussé à l’extrême. Le capitaine et son entourage tentent de garder une once d’ordre et de hiérarchie, mais comment garder au pas des hommes mourrant de faim ? Le seul moyen de suvivre est de puiser dans les réserves du Wager. Mais ces dernières sont maigres, submergées et de mauvaise qualité. En effet, le Wager a connu toutes les catastrophes qu’un navire peut connaître : scorbut, tempêtes, invasion de nuisibles… C’est même un miracle qu’il y ait des survivants après des semaines sur un caillou sur lequel pousse tout juste un peu de céleri.
Le roman touche également à un sujet puissant à travers cette rencontre brutale face aux forces naturelles : quid des classes ? L’auteur l’explique clairement : les postes à responsabilité sont réservés aux fils de la noblesse (comme Lord Byron, grand-père du poète, qui tiendra un journal tout le long de l’aventure). Peu importe que certains hommes aient travaillé 20 ans à des postes qui nécessitent fiabilité, constance et compétences, qu’ils soient respectés de leur équipage. Autant dire que cela peut vite devenir un bouillon de conflits. Les rescapés reçoivent également la visite d’une population locale habituée à la vie dans ces régions difficiles. S’ils les aideront pendant un moment, certains anglais manqueront de respect aux femmes de la tribu, entraînant leur départ. Ainsi, les survivants sont deux fois affligés par leur snobisme et leur complexe de supériorité. Le récit sa fait un compte-rendu du temps des conquêtes occidentales, avec autant de bravoure que de problématiques. J’ai apprécié que l’auteur apporte un point de vue nuancé, sans diminuer la résistance et le courage de ces hommes, ni diminuer leurs défauts et leurs caractères plus sombres.
Les naufragés du Wager offre un récit dense et passionnant sur un drame réel
Les Naufragés du Wager confirme le talent de David Grann pour transformer une tragédie historique en un récit d’aventure aussi rigoureux que captivant. En s’appuyant sur une documentation exhaustive, l’auteur ressuscite le quotidien impitoyable des marins du XVIIIe siècle et donne chair à des personnages que la réalité rend plus saisissants que n’importe quelle fiction. Au-delà de l’épopée maritime, le livre offre une réflexion percutante sur la nature humaine poussée dans ses retranchements, sur la fragilité de l’ordre et de la hiérarchie, et sur les rigidités de classe qui gangrènent jusqu’aux situations les plus désespérées. Grann réussit le tour de force de conserver un point de vue nuancé, célébrant le courage de ces hommes sans jamais masquer leur part d’ombre ni les travers d’une époque conquérante. Un récit haletant et intelligent, qui ravira autant les amateurs d’histoire maritime que les lecteurs en quête d’une plongée dans les abîmes de l’âme humaine.
Note : 17/20
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