Je voulais lire La vieille anglaise et le continent de Jeanne-A Débats depuis très longtemps mais difficile de le trouver. Quand j’ai vu qu’ActuSF allait le republier dans sa nouvelle collection de novellas, j’en ai bien sûr profité pour l’ajouter à ma Pile à Lire !
Synopsis de La vieille anglaise et le continent
Certaines propositions ne se refusent pas.
Même lorsque vous êtes une très vieille eco-warrior acariâtre à l’agonie.
Même si l’offre va à l’encontre de tous les idéaux que vous avez défendus pendant des années.
Votre esprit va être transféré dans le corps d’un grand cachalot, un des derniers de son espèce.
Voyage marin dans le corps d’un cachalot
L’odyssée d’une vieille écologiste acariâtre
Premier point intéressant : le personnage principal est une vieille dame. Ann est une ancienne universitaire qui a fait partie de groupes écologistes parfois aux limites de la loi. Gravement malade, abattue par un cancer, elle garde sa vivacité et sa combattivité alors même que son corps la lâche. Grâce à une technologie nouvelle qui permet de transmettre une conscience dans un autre corps. Ce sera une autre espèce : un cachalot mâle récemment décédé qui lui permettra de parcourir les mers pendant quelques années. Son objectif est de repérer les navires qui contournent l’interdiction de la chasse aux grands cétacés. C’est bien sûr un programme illégal, qui pose une première question : est-ce que ce qui éthique est toujours légal, est-ce que tout ce qui est légal toujours éthique ? La réflexion revient souvent dans les problématiques sociales et écologiques tant les Etats et les institutions sont lentes à changer et à proposer des solutions concrètes.
Le roman alterne entre le point de vue d’un ancien élève d’Ann qui chapeaute le projet, et Ann en version cachalot. Ce qui est marquant, c’est qu’elle quitte petit à petit sa conscience humains pour se glisser dans un rôle de cétacé. J’ai adoré la poésie de la plume de Jeanne A-Débats dans ces passages. Elle décrit avec une grande sensualité les sensations du cachalot dans l’Océan : les vagues, l’absence de lumières dans les fonds marins… Mais aussi l’intelligence joueuse de ses camarades, les aspects sociaux de ces animaux en grand danger de disparition. L’écriture se pare de passages oniriques et métaphysiques qui permettent d’entrevoir une conscience supérieure des animaux marins.
La brutalité de l’exploitation
La vieille anglaise et le continent ne traite pas que la question de l’éthique et du légal dans l’action politique et militante écologiste. Pour une novella, elle brosse même un ensemble de réflexion qui se révèle dense. Ainsi, la technologie capable de transvaser une consience d’un corps à l’autre est évidemment évoqué à un autre moment. Or, cette question d l’usage du corps d’un autre va évidemment être utilisé de manière peu éthique, posant la question de l’exploitation d’autrui. C’est même une question qui peut revenir souvent dans du cyberpunk comme dans Carbone modifié si vous souhaitez voir un roman qui traite de la question de manière plus centrale. L’autrice oppose habilement la poésie du monde marin et le caractère éphémère du voyage d’Ann à un monde qui cherche à exploiter toujours plus pour atteindre l’immortalité. Bien sûr, ce n’est que rapidement évoqué mais parvenir à l’aborder est tout de même un sacré tour de force.
Ainsi, Jeanne-A Débats n’hésite pas à passer à un registre beaucoup plus sanglant qui cobnstrate d’autant plus avec les passages douc, joueurs ou oniriques. Elle rappelle à une réalité brutale : l’exploitation des mers et des océans impliquent une destruction violente de la faune. Vécue du point de vue des animaux marins, c’est un déchirement. Un passage a failli me faire pleurer tant l’autrice a su, en peu de pages, construire un attachement profond pour les rencontres faites par Ann au cours de son voyage. Il y a beaucoup de justesse et de sensibilité dans l’écriture de l’autrice pour parvenir à faire traverser autant d’émotions à ses lecteurs en quelques dizaines de pages.
La vieille anglais et le continent : un texte sensible remarquable
La vieille anglaise et le continent est une novella d’une densité remarquable qui, en quelques dizaines de pages, parvient à conjuguer poésie et brutalité, réflexion écologiste et questionnements éthiques. Jeanne-A Débats déploie une plume sensible et sensuelle pour nous immerger dans la conscience d’un cachalot, tout en n’éludant pas la violence de l’exploitation des océans. Derrière le voyage d’Ann se dessinent des interrogations profondes sur la frontière entre le légal et l’éthique, sur l’exploitation d’autrui et sur notre rapport au vivant. C’est un texte court mais bouleversant, porté par une héroïne attachante et une écriture d’une grande justesse, qui prouve qu’il n’est pas nécessaire d’accumuler les pages pour marquer durablement son lecteur.
Note : 18/20
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