Connu sous le nom de Foundryside en VO, ce premier tome d’une trilogie avait déjà défrayé la chronique lors de sa sortie. J’étais donc fort satisfaite de recevoir Les maîtres enlumineurs de Robert Jackson Bennett, envoyé par Albin Michel Imaginaire. Un récit précédé d’une sacrée réputation, mais la qualité est-elle à la hauteur de cette dernière ?

Synopsis de Les maîtres enlumineurs

Toute l’économie de l’opulente cité de Tevanne repose sur une puissante magie : l’enluminure. À l’aide de sceaux complexes, les maîtres enlumineurs donnent aux objets des pouvoirs insoupçonnés et contournent les lois de la physique. Sancia Grado est une jeune voleuse qui a le don de revivre le passé des objets et d’écouter chuchoter leurs enluminures. Engagée par une des grandes familles de la cité pour dérober une étrange clé dans un entrepôt sous très haute surveillance, elle ignore que cet artefact a le pouvoir de changer l’enluminure à jamais : quiconque entrera en sa possession pourra mettre Tevanne à genoux. Poursuivie par un adversaire implacable, Sancia n’aura d’autre choix que de se trouver des alliés.

Haletant, prenant, unique

Un univers immersif

Mais par où commencer ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que Robert Jackson Bennet a réussi un véritable tout de force ! Il place son action dans une vaste cité appelée Tevanne. Sa structure politique semble inspirée des villes de la Renaissance italienne. Elle est régie par un petit nombre de famille grâce à leurs richesses et à leur sens des affaires affûté. Les noms des personnages sont d’ailleurs pour la plupart italiens. Voire des noms portés par des Doges de Venise comme les Dandolo. Ces familles sont bien sûr en concurrence en termes d’innovation comme en matière d’enluminure, habile mélange de science et de magie.

Notre personnage principal, Sancia se retrouve prise dans une course-poursuite face à de mystérieux assaillants, issus de l’une de ces grandes familles. La ville évoque aussi, par son aspect crasseux et profondément inégalitaire, le XIXe siècle. Les pauvres vivent circonscrits dans quelques quartiers, là où les riches ont construit des ghettos bien protégés, à l’accès limité. Il y a plusieurs éléments industriels également liés à l’enluminure.

Tevanne est donc quasiment un personnage à part entière au sein des Maîtres Enlumineurs. Elle rappelle un peu Ciudalia de Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski. C’est attendu : les inspirations sont les mêmes après tout. L’auteur construit un ensemble très convaincant : Les quartiers pauvres de Tevanne sont crédibles. Le lore se dévoile petit à petit pour révéler un univers d’une grande cruauté, révélant les atrocités commises dans des plantations. Et les ravages des guerres passées. Mais une autre partie fascinante de l’univers est l’existence et les légendes autour des hiérophantes. Ces anciennes figures, croisement de mages et de scientifiques se croyant égaux à des dieux. Ils ont laissé de nombreuses traces que les grandes familles de Tevanne tentent d’acquérir pour accroître leur pouvoir. Ils maîtrisaient La lingua Divina, capable de modifier l’essence même des objets.

Les maîtres enlumineurs révèle un système de magie remarquable de par son originalité comme son fonctionnement

Cela va faire à plusieurs reprises que je vous parle d’enluminure, le cœur du biz biz à Tevanne. Entre la magie et la science, l’enluminure consiste à tracer des sigles dans un objet pour le persuader qu’il est capable de dépasser ses limites physiques. Une épée enluminée pourra ainsi couper du bois comme du beurre si vous persuadez l’acier qu’il en est capable. Cela nécessite des calculs complexes et une bonne connaissance de la physique. L’histoire contiendra donc des objets qui jouent avec des phénomènes comme la gravité ou la densité des particules physiques. C’est donc un habile mélange de magie et de technique, de technomagie comme l’appelle le blog les chroniques du chroniqueur.

Ce système de magie nécessite d’être travaillé dans des usines dédiés appelés “des fonderies”. En effet, certains sceaux sont tellement complexes qu’ils nécessitent des lexiques. Ce sont eux-mêmes des sortes de bibliothèques de codes qui permettent de raccourcir des injonctions afin d’en créer sans cesse des plus complexes. Ces aspects sont très bien insérés dans le contexte politique. Chaque grande famille possède ses propres lexiques et ses propres enlumineurs qu’ils gardent jalousement. L’enluminure est donc plus qu’un accessoire mais véritablement au centre de l’intrigue comme de l’univers de Tevanne.

Des personnages multiples et attachants pour une écriture vive

Le personnage principal, Sancia, a un lien particulier avec les enluminures. Avec les objets enluminés plus précisément. Grâce à une plaque greffée sur sa tête, elle est capable de comprendre les pensées des objets et découvrir leur passé. J’aime beaucoup sa personnalité, figure trouble de voleuse prise dans un complot imposant. Mais mon personnage favori est Clef, un objet puissant qu’elle dérobe. Clef est un objet “amnésique” mais qui semble être un artefact ayant été créé par les hiérophantes eux-mêmes. Autant dire qu’il est désiré parmi les ambitieux des grandes familles. Sancia parvient à se faire plusieurs alliés : Orso, enlumineur bougon, talentueux et sarcastique, Berenice, son efficace et loyale “fab”, ainsi que le rigide, survivant d’un massacre, Gregor Dandolo.

L’écriture de Robert Jackson Bennett est très entraînante ! Il a un grand sens du rythme et de l’action, mais aussi une grande clarté dans l’exposition de son univers (assez fouillé, comme vous avez pu le constater). C’est tout simplement ultra addictif. Les péripéties et les révélations s’enchaînent avec une précision redoutable. Il y a des retournements de situation très bien trouvés. Par ailleurs, les personnages gagnent en épaisseur car on en apprend régulièrement sur leur passé, ce qui participe à les rendre très attachants et crédibles.

Le centre de Tevanne : la possession

Le récit entier tourne d’un élément : la réification. Tout au sein de la cité tourne du pouvoir, de la richesse et des connaissances. Cette obsession de la possession se traduit dans un premier temps par le fait que ce qui précieux se trouvent être des objets : des clés, des armes, des plaques… L’enluminure sacralise l’objet et en fait une quasi religion. C’est perceptible à travers à quel point les Hiérophantes sont associés au divin. Ils ont tenté de créer un Dieu enfermé dans une boîte comme on range une paire de gants. Même au niveau des lieux, Tevanne est divisée en campos, des territoires très protégés, les gens sont circonscrits.

La possession est telle qu’elle réifie les gens-mêmes au sein de Tevanne. Cela peut-être de manière très littérale, comme Sancia, qui a été esclave et sert toujours comme un outil entre les mains des puissants. Mais Tevanne est une ville qui confisque à d’autres personnages leur destin. Les femmes, dans un premier temps, comme Claudia, ne sont pas autorisées à exercer l’art de l’enluminure et doivent se cacher et vivre dans la misère. Estelle, fille de la jadis puissante famille Candiano, a été enfermée d’abord par son père puis par son mari, privée de son destin.

Un roman de fantasy addictif et novateur

Bon, mon avis ne va pas détonner au milieu du concert de louanges. Les maîtres enlumineurs est un excellent premier tome qui brille par bien des côtés. Son écriture et son sens de l’action, efficaces, font en sorte que l’on ne s’ennuie pas du tout. Il y a de nombreux rebondissements, particulièrement bien pensés et bien placés qui permettent de garder l’attention. Entre révélations fracassantes et mystères, c’est rapide et rythmé. L’univers est très ciselé. Tevanne est une cité qui s’inspire aussi bien, au niveau de la structure politique, de la Renaissance italienne, que du XIXe siècle pour ses aspects les plus industriels. Le système de magie est ultra original et permet de vraiment démarquer cette série du reste de la production de la fantasy. En plus d’avoir une action efficace, Robert Jackson Bennett nous livre une réflexion autour du pouvoir et de la possession. Le roman est, vous l’aurez compris, à hauteur de sa réputation.

Note : 18/20

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Catégories : Chroniques

4 commentaires

Parlons fiction · 2 juin 2021 à 22 h 28 min

J’ai vu passer ce livre lors de sa sortie, mais je ne savais pas vraiment de quoi il parlait. Sache que tu m’as convaincue. Après lecture de ta chronique je l’ajoute à ma wishlist ! Ce roman m’a l’air vraiment original, j’ai envie de le découvrir maintenant.

    La Geekosophe · 4 juin 2021 à 18 h 45 min

    Le système est ultra original et l’écriture est très entraînante 😉

Yuyine · 8 juin 2021 à 10 h 18 min

J’ai l’impression d’être la seule à avoir eu un peu de mal avec le début du roman. Je l’ai trouvé brillant sur bien des aspects, notamment son système magique mais j’ai trouvé le début très lent.

    La Geekosophe · 9 juin 2021 à 19 h 13 min

    Je n’ai pas eu cette sensation ! Sûrement car le roman commence in medias res et Sancia m’est apparue comme un personnage qui prend des décisions rapidement 🙂

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